Entretien
Guy Konopnicki : “Le droit d’aînesse du catholicisme en France est une contre-vérité historique”
Éric Zemmour apparaît devant un écran géant lors d’un meeting près du Mont-Saint-Michel (50), le 19 février 2022. © Jean-François Monier/AFP
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Dimanche dernier, Éric Zemmour était en meeting au Mont-Saint-Michel. Fidèle au discours de « reconquête » qu’il tient depuis le début de la campagne présidentielle, le candidat d’extrême droite a une fois de plus exalté la « puissance » et les valeurs chrétiennes de la France, selon lui constitutives de son identité. Mais la France est-elle vraiment la « fille aînée » de l’Église catholique, pour reprendre une célèbre formule que Zemmour ne se prive pas de réinterpréter à son compte ? L’écrivain et romancier Guy Konopnicki démonte cette idée reçue et montre que l’idée d’un droit d’aînesse de la religion catholique, qui primerait sur tous les autres cultes par son antériorité dans l’Hexagone, est un non-sens, aussi bien sur le plan historique que politique.
Vous remarquiez récemment dans un post que la campagne de Zemmour était parvenue à accréditer l’idée que le catholicisme a un droit d’aînesse en France, non seulement sur l’islam, mais aussi sur le judaïsme et le protestantisme. Pouvez-nous nous expliquer en quoi cette vision d’une primauté historique en France du catholicisme, obligeant les Juifs et les musulmans à se faire discrets, est une falsification ?
Guy Konopnicki : Le droit d’aînesse du catholicisme est une contre-vérité historique. L’histoire des Juifs de France est aussi longue que celle du christianisme. Elle est contemporaine. La Gaule romaine, certes, a préféré l’Église apostolique. Personne ne conteste que la conversion de Clovis en 498, adhérant à la religion catholique par le baptême, fut politique, par contraste avec les autres chefs barbares occupant le reste de l’Empire romain. Mais la notion de fille aînée de l’Église est ambiguë. Car jusqu’à Constantin, dans l’Empire romain, est-ce qu’on a eu des Juifs adeptes de Jésus de Nazareth ou des premiers chrétiens ? En Gaule au premier siècle, les Juifs sont présents ; les Gaulois ignorent la vigne et les Romains font venir des esclaves ; ils recrutent chez les peuples viticoles, Hébreux, Grecs, Phéniciens, qui travaillent la vigne, ce qui va avec le développement du christianisme et le vin de messe. Par ailleurs, la manière dont s’est constituée la langue française doit beaucoup à l’un des refondateurs du judaïsme, le rabbin, exégète et talmudiste Rachi (1040-1105), aussi connu sous le nom de Salomon de Troyes. Rachi est le premier à utiliser la langue française dans ses écrits, alors que les auteurs français utilisaient encore le latin. On peut ainsi considérer que Rachi, juif, fut l’un des inventeurs de la France, en inaugurant un mouvement qui permettra à la langue française de se substituer au latin et de créer sa propre culture.