Hors-série "La puissance des femmes"
Élisabeth Badinter : "Les femmes sont en train de se doter d’une double puissance"
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°N° 43 de Philosophie magazine « La Puissance des Femmes. Une autre histoire de la pensée », en kiosque le 17 octobre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dotées du pouvoir d’enfanter, les femmes ont longtemps été confinées par les hommes à la fonction maternelle. Grâce à la révolution du féminisme, elles sont en passe de conjuguer cette puissance vitale avec la puissance sur le monde extérieur. Face à une situation inédite propice à toutes les crispations, Élisabeth Badinter invite les hommes à partager leur pouvoir et les femmes à ne pas succomber à la tentation identitaire.
Qu’est-ce que la puissance féminine, selon vous ?
Élisabeth Badinter – La puissance la plus constante qu’ont exercée les femmes, qui remonte à l’origine de l’humanité, c’est la maternité. Les femmes donnent la vie, elles assurent la reproduction de l’espèce et de la société, et en particulier des mâles. Comme l’a soutenu Françoise Héritier [anthropologue, sociologue et féministe, 1933-2017], on peut supposer que l’inégalité instituée entre les hommes et les femmes tient à cette donnée initiale : les femmes ayant le pouvoir d’enfanter, les hommes ont cherché à reprendre la main en les soumettant à leur domination. Mais cette « logique » qui a structuré le rapport entre hommes et femmes depuis l’origine est en train d’éclater. Les femmes ne veulent plus se contenter de la puissance de donner la vie, qui est éphémère et relative. Avec la révolution féministe initiée au XXe siècle, elles entendent partager le monde extérieur avec les hommes tout en leur demandant de partager les responsabilités familiales.
La puissance des femmes est donc en train de se transformer ?
Si l’on est objectif – ce qui est particulièrement difficile dans ces matières –, on peut dire que les femmes sont en train de se doter d’une double puissance : à la puissance de reproduction dont elles disposent depuis toujours s’ajoute dorénavant le pouvoir sur le monde qu’elles veulent partager avec les hommes. Il est possible que cela évolue avec l’accession à d’autres techniques de reproduction, comme l’utérus artificiel. En attendant, les femmes disposeront d’une double puissance. Si l’on regarde les choses sur le long terme, c’est un avantage inouï, qui durera ce qu’il durera, mais qui va profondément modifier la donne.
Vous avez écrit un essai passionnant sur Marie-Thérèse d’Autriche, qui fut la femme la plus puissante d’Europe au XVIIIe siècle, intitulé Le Pouvoir au féminin. N’a-t-elle pas représenté une des premières figures de cette « double puissance » que vous évoquez ?
Marie-Thérèse a utilisé son corps de femme et de mère à des fins politiques. Le grand historien Ernst Kantorowicz a montré dans Les Deux Corps du roi [1957] que le pouvoir monarchique était traversé par une polarité entre le corps naturel et mortel du roi et le corps politique immortel de la couronne qu’il incarnait dans sa personne. Chez Marie-Thérèse, on peut dire qu’il n’y avait pas deux corps, mais trois : celui de la femme, de la mère et de la souveraine. Et l’intelligence de cette femme aura été d’utiliser son corps de femme et de mère pour asseoir son autorité politique. Elle a opéré une transgression permanente entre le corps naturel et le corps politique.
Vous faites de cette transgression « le caractère spécifique de tout pouvoir au féminin ». Que voulez-vous dire ?
En admettant que les femmes d’aujourd’hui parviennent à partager avec les hommes le pouvoir sur le monde, elles devront conjuguer ce nouveau pouvoir avec celui qui fut toujours le leur, le pouvoir d’assurer la reproduction. Et cela les contraindra à opérer des transgressions permanentes entre la famille et la Cité. Dans un avenir plus éloigné, quand les hommes auront pris toute la part de responsabilité qui leur incombe dans la famille, cette transgression ne sera plus nécessaire. Mais, en attendant, c’est en effet le caractère spécifique du pouvoir au féminin.
Est-ce que l’attache des femmes au soin et à la famille a conféré des traits spécifiques à leur exercice de la puissance ? L’exercent-elles différemment des hommes ?
C’est la grande question. Je n’ai pas de conviction absolue, mais j’incline à penser qu’avec le temps, l’exercice de la puissance sera de même nature. Reprenons l’exemple de Marie-Thérèse. Quand elle se trouve corégente du pouvoir de l’empire avec son fils, elle fait preuve d’une passion pour le pouvoir qui égale, voire surpasse, la sienne. Un combat politique féroce entre la mère et le fils s’est mis en place, alors même qu’ils éprouvaient des sentiments passionnés l’un pour l’autre. Chacun aimait le pouvoir avec la même intensité et ne voulait pas l’abandonner à l’autre.