Entretien

Michel Serres : “Nous sommes au cœur d’une crise du cosmos”

Temps de lecture : 8 min

MACS J0416.1-2403, un cluster de galaxies particulièrement massif situé à environ 4 milliards d’années-lumière et dont la masse totale est estimée à un milliard de millions de soleils, vu par le télescope spatial Hubble

MACS J0416.1-2403, un cluster de galaxies particulièrement massif situé à environ 4 milliards d’années-lumière et dont la masse totale est estimée à un milliard de millions de soleils, vu par le télescope spatial Hubble. © Nasa

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 9 de Philosophie magazine « Le Cosmos des philosophes », en kiosque le 01 janvier 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le « grand récit », comme l’a baptisé Michel Serres, raconte une histoire qui se déroule depuis plus de 13 milliards d’années, du Big Bang à l’apparition des humains. Cette histoire est parvenue aujourd’hui à un chapitre particulier, dans lequel on voit Homo sapiens au cœur d’une crise qui procède de son rapport au cosmos. Pourquoi vit-on actuellement une « crise du cosmos », et comment en sortir ? Le philosophe des sciences nous répond.

 

Notre place dans l’Univers a-t-elle changé ?

Michel Serres : Je le pense, et pour une raison très simple : l’horizon temporel d’un homme cultivé de la génération précédente était de quelques milliers d’années. Aujourd’hui, il est d’environ 15 milliards d’années pour l’Univers, de 4,6 milliards d’années pour la Terre, d’un peu moins pour l’émergence de la vie, et ce jusqu’à l’Homo sapiens, apparu il y a quelques dizaines de milliers d’années. Ce « grand récit », comme je l’ai nommé, est à la fois celui du cosmos, de la Terre, des vivants, et de l’humain. Donc l’horizon temporel concernant l’Univers, le monde et l’émergence de l’espèce humaine est « en place ». D’ailleurs, bien plus pour les scientifiques que pour les littéraires, qui n’ont pas beaucoup réagi à la nouvelle installation de ce grand récit.

 

S’agit-il du grand poème du monde d’aujourd’hui ?

Oui, et il a des caractéristiques extraordinaires. Je peux le raconter en trois minutes à un enfant de 8 ans mais, si on le regarde de plus en plus près, on arrive à des sophistications que seuls de grands savants peuvent comprendre ou inventer. C’est en fait très littéraire. Et c’est de 7 à 77 ans, comme Tintin !

 

Est-ce une cosmogonie ou une cosmologie ?

C’est une « -gonie », et non une « -logie ». Le cosmos des Anciens, celui des stoïciens ou d’Aristote, était des « logies », des discours sur le cosmos, des descriptions spatiales. Aujourd’hui nous sommes plutôt dans des « gonies », dans des devenirs. Il faut distinguer la cosmologie, le discours sur le cosmos, et la cosmogonie, le récit du cosmos. Je l’ai appelé le « grand récit » à cause de ces philosophes qui ont annoncé la fin de tous les grands récits. C’était dans les années 1960-1970. Jean-François Lyotard et bien d’autres voyaient dans la disparition des idéologies le signe de la fin de tous les grands mythes qui inscrivaient l’humanité dans le temps long. Paradoxalement, c’était le moment où naissait pour la première fois le grand récit le plus long, le plus intéressant et sans doute le plus probable, puisque c’étaient les sciences qui l’installaient. C’était un peu pour me moquer de leur manque d’à-propos ! Plus généralement, il me semble que l’homme est devenu peu à peu, dans la vision des philosophes, indépendant de l’Univers. Ils ont abandonné cette préoccupation. J’ai baptisé cela l’« acosmisme » : une négation du cosmos. Ils devraient relire Kant lorsqu’il nous explique que la loi morale est inscrite dans le cœur comme le ciel étoilé. Vous noterez qu’avant d’écrire les trois Critique, Emmanuel Kant avait été un des meilleurs astronomes de son temps. Il était dans le cosmos, il a une belle théorie du retour éternel (après celle des Grecs), et avait un vrai cosmos. Et je ne vois pas un seul philosophe qui ait écrit l’équivalent de son fameux traité intitulé Histoire naturelle générale et théorie du ciel (1755).

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