Entretien
Jean-François Becquaert : “La philosophie de la cosmologie tente d’expliquer le ‘pourquoi’ de l’Univers”
Vue d’artiste d’un berceau d’étoiles de l’Univers primitif, moins d’un milliard d’années après sa création. Les images les plus avancées du télescope Hubble suggèrent que les premiers astres naquirent dans des explosions en cascade, parsemant l’Univers de gigantesques feux d’artifice cosmiques. © MSFC/Nasa
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Intervenant à l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (Supaéro), docteur en astrophysique et auteur, Jean-François Becquaert enseigne la philosophie de la cosmologie. Longtemps cantonnée aux laboratoires de recherche, cette discipline, qui s’attache à donner du sens aux théories sur les origines et la nature de l’Univers, est en pleine expansion outre-Atlantique. Explications.
Qu’est-ce que la cosmologie et quel rapport philosophique implique-t-elle face à notre monde ?
Jean-François Becquaert : La cosmologie, en tant que science étudiant l’Univers dans son ensemble, s’attache à décrire le « comment » de l’Univers, c’est-à-dire sa forme, sa taille, sa dynamique, s’il est fini, etc. Ce qui est fascinant avec cet objet d’étude, c’est qu’il reste encore aujourd’hui mystérieux à nos yeux. Par exemple, à l’heure actuelle, nous ne pouvons pas dire quelle est la forme de notre univers. Nous ne savons pas non plus s’il est fini ou infini. Les seules données qui nous parviennent sont celles émises il y a 13,7 milliards d’années. En deçà, nos instruments ne peuvent rien observer. Alors que la cosmologie s’attache à expliquer le « comment », la philosophie de la cosmologie tente, elle, d’expliquer le « pourquoi ». Un philosophe de la cosmologie se demandera par exemple « Pourquoi y a-t-il des lois physiques qui gouvernent l’Univers ? », ou « Pourquoi les mathématiques sont-elles si essentielles pour modéliser l’Univers ? », ou encore « Pourquoi le temps s’écoule-t-il du passé vers le futur ? ». Cette dernière question demeure un profond problème philosophique pour les physiciens, car contrairement à ce que nous croyons depuis notre enfance, le temps ne s’écoule pas toujours selon cette règle. Dans une science comme la physique quantique pour ne citer qu’elle, plusieurs expériences suggèrent l’existence d’une rétro-causalité. Cette idée suggère que, contrairement à ce qu’a pu croire toute une génération de scientifiques, une cause future peut impacter le passé. Pour illustrer ce principe, je cite parfois dans mes cours cette phrase du physicien John Wheeler (1911-2008) : « Si le Big Bang a eu lieu, c’est peut-être parce que des observateurs l’ont détecté 13,7 milliards d’années après lui. » Sa phrase suggère que, contrairement à ce que le lien de cause à effet nous incite à croire, le Big Bang n’a peut-être pas eu lieu avant notre existence, mais inversement. Suivant le raisonnement de John Wheeler, c’est peut-être notre existence qui a provoqué ce dernier, et que c’est à travers nos observations qu’il est né. Cette phrase, qui n’est que l’illustration d’une théorie physique, remet pourtant en cause un fait considéré comme établi et incontestable pendant des générations ! D’une manière générale, nous observons des divergences entre les postulats formulés en physique quantique et nos observations du monde à l’échelle macroscopique. Prenons un exemple : dans le monde réel, lorsque vous observez une voiture rouge, elle reste rouge. Mais la mécanique quantique stipule qu’à chaque fois que nous observons un objet, celui-ci change d’état. Donc, dans un monde quantique, lorsque vous observez une voiture rouge, elle peut au hasard devenir verte l’instant d’après. Puis jaune ou bleue, etc., à chaque nouvelle observation. Pourquoi cette règle ne s’applique-t-elle pas à l’échelle macroscopique ? C’est là que réside le paradoxe, et ces mystères posent d’immenses questionnements d’ordre philosophique.