Travaux pratiques

La journée du parfait utilitariste

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La journée du parfait utilitariste

© Bob London pour PM

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Cet article est issu du numéro 73 de Philosophie magazine « 73 - octobre 2013 », en kiosque le 19 septembre 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Est-il possible de passer une journée entière en se conformant strictement, dans toutes les décisions que l’on prend, aux principes éthiques que l’on défend ? C’est l’exercice de pensée auquel s’est prêté le philosophe utilitariste Peter Singer lors de son passage à Paris pour la parution de son dernier ouvrage, Les animaux aussi ont des droits.

Même s’il reste peu connu en France, Peter Singer est l’un des philosophes les plus influents sur la scène internationale. En effet, si ce professeur à Princeton, né en Australie et formé à Oxford, est célèbre pour avoir lancé, au mitan des années 1970, le mouvement de la « libération animale » – tel est le titre de son premier livre –, sa réflexion éthique embrasse tous les champs de l’existence, de la diététique à l’euthanasie. Autant de problèmes qui, soutient-il, pâtissent de nos réactions émotionnelles. Car voilà : Singer est un moraliste vertigineusement rationnel. Loin des sophistications métaphysiques de la philosophie continentale – « discours abscons », dit-il –, la logique utilitariste est, selon lui, la mieux à même à répondre aux « questions d’éthique pratique » – c’est le titre d’un essai qu’il a publié en 1979.

Avant de poursuivre, définissons sa position. Dans la tradition anglo-saxonne, il existe de nombreuses morales dites « conséquentialistes » : c’est-à-dire qu’elles jugent une action, non selon les intentions ou la psychologie de son auteur, mais uniquement selon ses conséquences, bonnes ou mauvaises. Parmi les conséquentialistes, certains sont « utilitaristes » : fondé au XVIIIe siècle par Jeremy Bentham, l’utilitarisme professe que nous devrions toujours choisir l’acte dont les conséquences apporteront un « surplus net de bonheur et de plaisir » pour la collectivité. Parmi les utilitaristes, Peter Singer appartient à une sous-division très spéciale : il considère qu’il faut essayer de maximiser le bien-être de la collectivité formée à la fois par les êtres humains et les autres êtres vivants doués de sensations. Et il pousse cette idée très loin. Pour lui, la vie d’un homme n’est pas sacrée. Celle d’un grand singe jouissant d’une conscience de soi vaut plus que celle d’un enfant lourdement handicapé, a-t-il expliqué dans Should the Baby Live ? (« L’enfant devrait-il vivre ? », avec Helga Kuhse, Oxford University Press, 1985). Renvoyant ainsi l’idée de dignité humaine à un résidu d’interdit religieux, sa pensée nous choque. Parce que nous sommes aveuglés par un héritage moral oppressant, comme il le soutient ? Ou parce qu’un tel système, arguent ses détracteurs, nous prive de la possibilité de donner un sens à nos existences ? À l’occasion de la parution d’un livre d’entretiens, Les animaux aussi ont des droits (avec Élisabeth de Fontenay, très critique à son égard, et Boris Cyrulnik, au Seuil), nous avons proposé à Peter Singer d’expliciter sa philosophie à travers la fiction d’une journée idéale – et fort riche en dilemmes moraux. Exercice auquel il s’est plié avec un inaltérable flegme.

 

Au réveil, tandis que vous prenez connaissance de vos mails sur votre smartphone, un moustique tourne autour de vous. Faut-il le laisser vivre ?

Peter Singer : Je n’ai pas de problèmes avec les moustiques. D’abord, je ne suis pas sûr qu’ils soient sensibles à la douleur et, même dans ce cas, une claque rapide réduit au minimum sa souffrance. Ensuite, il n’a pas de conscience développée de soi, il n’est pas un être capable d’envisager son futur d’une façon ou d’une autre. Donc s’il m’empêche de me concentrer sur ma lecture et menace de me piquer…

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