La lettre du mercredi
La Liberté guidant popol
Eugène Delacroix (1798-1863), “La Liberté guidant le peuple”. Huile sur toile, 1830. © Domaine public
« Si vous comptez fureter sur YouPorn, Pornhub ou Redtube ce soir, vous y verrez… un détail de Delacroix ! En exposant la poitrine dénudée de la fameuse allégorie du peintre, en lieu et place des habituels contenus, ces sites pornographiques entendent protester contre l’application de la loi et défendre une idée (viciée) de la liberté.
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Un motif de La Liberté guidant le peuple s’affiche depuis 16 heures aujourd’hui à la une de ces plateformes pour adultes. Non, elles n’ont pas été pas reconverties dans le porn art : ne vous attendez pas à une leçon d’esthétique ! L’iconique tableau d’Eugène Delacroix, représentant une scène de barricade en 1830, manifeste ici une protestation contre l’application d’une loi adoptée pour protéger les mineurs (plus de la moitié des garçons de 12 ans se rendraient chaque mois sur ces sites), appliquée sous la vigilance de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). Elle pourra, à partir du 6 juin 2025, mettre en demeure, bloquer et dé-référencer les sites qui ne s’y conforment pas. Ces derniers doivent en effet s’assurer que leurs utilisateurs sont majeurs, grâce à la technique du “double anonymat”. Elle consiste à télécharger un document via un tiers (qui ignore quel sera l’usage de cette attestation), assurant que le demandeur a au minimum 18 ans.
Le géant du X finalement s’autocensure. Pas par pudeur, bien sûr, mais pour punir ses consommateurs en espérant sans doute qu’ils… qu’ils quoi au juste ? Car on n’imagine mal les 36% d’adultes qui passent leur temps libre sur ces plateformes descendre dans les rues pour manifester leur colère contre l’accès impossible à ces vidéos. “Nous avons pris la décision difficile de suspendre l’accès à nos sites en France […] et d’utiliser nos plateformes pour nous adresser directement au public français”, a déclaré Alex Kekesi, la vice-présidente d’Aylo, la maison-mère de ces sites. Le groupe dénonce une mesure législative “injuste et absurde”.
Alors, quel message ces plateformes adressent-elles à leur public hexagonal frustré ? Une défense de la “vie privée” de ses utilisateurs, signalant les risques de fuites de données personnelles. Une idée de la liberté comme absence de régulation – un slogan s’affiche d’ailleurs en une : “La liberté n’a pas de bouton off” –, qu’illustrerait donc le canon romantique de Delacroix. Là, tant de mauvaise foi devient effectivement artistique, sinon obscène ! D’abord, rappelons que son chef d’œuvre ne loue pas la victoire de la République et des valeurs démocratiques, mais bien de l’avènement d’un nouveau régime monarchique (le renversement de Charles X au profit de Louis-Philippe). Ensuite, il faut se pincer (le bras) pour voir Pornhub ou YouPorn, dont l’économie libidinale ne repose pas exactement sur le respect des individus et surtout des “actrices”, s’ériger en hérauts de la liberté. Objets de plaintes pour infraction au droit d’auteur, pillant des contenus pour les diffuser gratuitement, ces plateformes ont été épinglées par un rapport (controversé) sur la pornographie du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, qui dénonce notamment la promotion de contenus violents sans aucune modération. En conclusion de son essai sur La Séduction pornographique (L’Échappée, 2021), le philosophe Romain Roszak énonce lui ses maximes “par provision”, d’inspiration marxiste. La première d’entre elles consiste précisément à résister à l’enfumage pseudo-libertaire, en refusant “de faire du libre commerce pornographique une manifestation de liberté”. À l’issue de son analyse, ramenant la pornographie à un simple “produit d’appel” du “capitalisme rénové”, l’auteur finit par “assigner à la pornographie sa finalité : prendre en charge le désir de ses spectateurs pour le faire fonctionner selon les besoins du capital – aussi bien au profit des industriels de la pornographie que des capitalistes en général”. Voyeurs de tous les pays, redressez-vous ! »