Société
La natalité, une question politique ?
Emmanuel Macron lors de la conférence de presse du 16 janvier 2024, diffusée sur plusieurs chaînes de télévision à une heure de grande écoute. © Ludovic Marin/AFP
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Lancer un « réarmement démographique » contre la baisse record de la natalité : c’était l’une des grandes annonces du président Macron lors de sa conférence de presse. Mais la natalité regarde-t-elle vraiment l’État ? Éclairage avec Rousseau et Foucault.
La population est-elle une question politique ? C’est une évidence, à lire l’un des premiers grands penseurs modernes du politique, Jean Bodin (v.1530-1596) : « Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, vu qu’il n’y a richesse ni force que d’hommes » (Les Six Livres de la République, V). La population est la source première de l’existence et de la puissance de l’État. Elle constitue en particulier le fondement de toute prospérité économique et peut aussi bien servir d’un point de vue militaire.
Se met alors en place, à l’âge classique, un ensemble de stratégies politiques pour favoriser la démographie, comme l’explique Michel Foucault dans Sécurité, Territoire, Population (1985).
“Que la population soit ainsi à la base et de la richesse et de la puissance de l’État, ceci ne peut se faire, bien sûr, qu’à la condition qu’elle soit encadrée par tout un appareil réglementaire qui va empêcher l’émigration, appeler les immigrants, favoriser la natalité, un appareil réglementaire aussi qui va définir quelles sont les productions utiles et exportables, qui va fixer encore les objets à produire, les moyens de les produire, les salaires aussi, qui va interdire encore l’oisiveté et le vagabondage”
Michel Foucault, op. cit.
La natalité constitue, dans cet ensemble, un objectif en soi.
Natalité = prospérité ?
Toutefois, les choses se transforment à l’époque des Lumières. Dans une certaine mesure, elles se renversent. La population n'est plus l'élément central de la puissance étatique. La croissance démographique n’est plus considérée comme la cause de la prospérité (et source de puissance dont l’État doit faire son objectif), elle est bien plutôt l’effet ou le signe d’une société prospère et bien gouvernée, où l'avenir, dans le sillage du progrès, alimente le désir d'enfant. Cet horizon est libéral, au sens où le bonheur des individus devient un élément déterminant de l’équation : les gens font des enfants quand ils sont heureux, et il faut donc favoriser leur bien-être. Du moins, même si la natalité peut parfois diminuer (et tend en général à le faire) dans une société développée, ces enfants ont de bien meilleures chances de survivre et d’augmenter durablement la population globale.
Le progrès technique et l’augmentation de la productivité sont plus décisif que la population dans la prospérité. L’amélioration des conditions de vie, de l'etat général des forces vives, devient plus cruciales que la simple question, péripherisée de la demographie. Si la démographie reste un enjeu, son lien avec la natalité se distend. Dans une société portée par le progrès, une natalité moins importante peut aller de pair avec une démographie croissante, comme on l'observe dans les pendant les périodes de transition démographique, lorsque la mortalité diminue plus rapidement que la natalité – là où une forte natalité peut aller avec une faible démographie, lorsque les conditions de vie sont précaires. L’angoisse existentielle de la désertification, de la disparition des sociétés, s’étiole pour toutes ces raisons, à la faveur du développement des sociétés modernes, locomotive de la prospérité. La croissance démographique n’est donc pas recherchée pour elle-même comme une fin proprement politique. Même Burke (1729-1797), un anti-Lumières, le dira : « Parmi les critériums qui permettent de juger des effets d’une forme de gouvernement, j’estime que l’état de la population n’est pas le moins sûr » (Réflexions sur la Révolution de France, 1790).