Un grand concept expliqué

La “tolérance” chez Locke, c’est quoi ?

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La “tolérance” chez Locke, c’est quoi ?

John Locke. ©Wikimedia commons

Alors que le débat sur la tolérance fait rage et qu’on se demande si elle doit avoir des limites, revenons au penseur qui a posé les bases de la laïcité moderne, John Locke. Sa conception de la tolérance est expliquée ici par Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie.


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Alors qu’à la fin du XVIIe siècle le conflit entre les branches du protestantisme se durcit en Angleterre, attisé par l’afflux de réfugiés français depuis la révocation de l’édit de Nantes (1685), John Locke, lui-même exilé en Hollande depuis 1683, rédige plusieurs textes sur la tolérance. Leur enjeu ? Fixer les limites du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel et réciproquement. Mais en matière de théologie politique peut-on tout tolérer ? 

Divisée durant tout le XVIIe siècle entre anglicans, puritains, presbytériens, baptistes et catholiques, l’Angleterre n’échappe pas aux tensions religieuses. Cherchant une solution pacifique à ces conflits qui empoisonnent la vie publique, Locke écrit dès 1667 un Essai sur la tolérance, puis en 1674 Sur la différence entre pouvoir ecclésiastique et pouvoir civil. Mais c’est avec sa Lettre sur la tolérance rédigée en 1686 en latin et publiée en anglais en 1689 que Locke marque les esprits et pose les bases de la laïcité moderne.

“Pour Locke, c’est le refus politique de la tolérance qui est la cause des guerres confessionnelles, et pas l’inverse”

À l'inverse de Thomas Hobbes qui dans le Léviathan (1651) considérait qu'avoir une seule religion est la condition nécessaire pour évoluer dans une société pacifique et efficace, Locke soutient au contraire que le respect de la multiplicité des religions est un moyen de prévenir les troubles dans la société. Les conflit, en effet, naissent précisément de la volonté de l’État d'empêcher l'exercice des différents cultes pour en imposer un seul. « La foi et la sincérité ne peuvent être commandées par des lois », assure Locke, et les contraindre est dangereux. Autrement dit : c’est le refus politique de la tolérance qui est la cause des guerres confessionnelles, et pas l’inverse. 

Vers une coexistence pacifique entre l’État et les religions

L’objet de la lettre est donc de distinguer « ce qui regarde le gouvernement civil de ce qui appartient à la religion, et de marquer les justes bornes qui séparent les droits de l'un et ceux de l'autre » afin de montrer que le gouvernement et l'Église, remplissant des fonctions différentes, leur coexistence ne peut être que pacifique. La mission de l’État est la paix civile et la prospérité, et non pas le salut des âmes et le bonheur dans l’au-delà. C’est pourquoi « le magistrat n’a rien à craindre des assemblées religieuses », car les seules armes légitimes de la religion sont « les exhortations, les avis, les conseils ». Chaque église a, de son côté, le droit d’excommunier ceux qui ne respectent pas ses dogmes mais pas d’exproprier les contrevenants, car leurs biens sont sous la protection du gouvernement civil. Cette prescription recommandée par Locke doit toujours prévaloir afin que le partage des rôles reste stable : « L’État ne peut donner aucun nouveau privilège à l’Eglise, non plus que l’Eglise à l’Etat ». 

“L’État ne peut donner aucun nouveau privilège à l’Église, non plus que l’Église à l’État”John Locke

Quant aux églises qui s’inquiètent de voir grandir à leur porte des confessions divergentes, Locke, lui-même anglican, estime que leur devoir est de les accepter car « la tolérance est le principal caractère de la véritable Église ». C’est seulement au Jugement dernier que Dieu décidera qui est coupable de schisme et d’hérésie. Mais il n’appartient pas aux hommes d’en juger. Constatant que « chaque église est orthodoxe à son égard et hérétique pour les autres », Locke invite ainsi chaque confession à s’interroger sur elle-même et à éviter tout propos séditieux car « tout ce qui peut être dommageable à l’État ne doit pas être souffert dans l’Église ».

Ce que Locke ne peut tolérer

Sa conception de la tolérance verse-t-elle pour autant dans le relativisme ? Non, car à ses yeux, il y a deux attitudes qu’on ne peut tolérer. Celle d’abord de ceux qui ne croient en aucun Dieu. Pourquoi ? Parce que, pense-t-il, les athées ne sont pas des citoyens fiables : « Ceux qui nient l'existence d'un Dieu, ne doivent pas être tolérés, parce que les promesses, les contrats, les serments et la bonne foi, qui sont les principaux liens de la société civile, ne sauraient engager un athée à tenir sa parole ». Cet argument affaiblit assurément la thèse de Locke. Il faudra attendre l’œuvre d’un autre protestant en exil, le Français Pierre Bayle, pour que l’athée soit toléré et moralement justifié. 

L’autre attitude est celle des catholiques. Locke les soupçonne de loyauté politique au pape plutôt qu’au souverain national. Or « une Église dont tous les membres, du moment où ils y entrent, passe ipso facto au service et sous la domination d’un autre prince, n’a nul droit à être tolérée par le magistrat, puisque celui-ci permettrait alors qu’une juridiction étrangère s’établit dans son propre pays ». L’argument est contestable, car l’allégeance au pape reste très relative à la fin du XVIIe siècle. Mais il est vrai qu’au moment où Locke écrit, Jacques II, roi d’Angleterre catholique impopulaire reconnu par Louis XIV, tente d’assouplir les lois anti-catholiques, ce qui alimente les peurs d’un retour à une domination papiste.

Une influence considérable

La promotion lockéenne de la tolérance marque donc, malgré ces réserves, un réel progrès dans l’interprétation du pouvoir de la religion mais aussi du gouvernement civil. La lettre de Locke aura une influence considérable : Elle servira le Tolerance Act, promu dès 1689 par le Parlement anglais et voulu par roi d’Angleterre Guillaume III afin d’autoriser les cultes protestants non anglicans. Elle inspirera celle de Voltaire, et surtout les Pères fondateurs américains qui stipuleront dans le Premier amendement (1791) de la Constitution des États-Unis que le Congrès ne peut imposer une religion. Jefferson, dans une lettre datée de 1802, parle d’un « mur de séparation » entre l’Église et l’État, image qui est aujourd’hui régulièrement rappelée par ceux qui s’inquiètent de la dérive théocratique de la démocratie américaine… et de l’oubli de l’enseignement de Locke.