France / États-Unis. La bataille de la tolérance

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(cc) S. Faric / Flickr

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Cet article est issu du numéro 110 de Philosophie magazine « Quelle part d’enfance gardons-nous ? », en kiosque le 01 juin 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pourquoi les Américains nous reprochent-ils, à nous Français, d’être incohérents quand nous défendons la liberté d’expression tout en interdisant de “porter une tenue destinée à dissimuler son visage” dans l’espace public ? Pourquoi ironisons-nous sur un peuple dont les présidents prêtent serment sur la Bible ? Deux conceptions de la tolérance s’affrontent ici, que détaille la philosophe Claude Habib.

Les démocraties occidentales sont frappées par le terrorisme islamiste et par la sécession d’une partie de leur population, désormais hostile à leurs valeurs : liberté, égalité des sexes, confort matériel et adoucissement des mœurs. Malgré cette situation partagée, leur réponse est divisée. L’une des raisons de la division tient à une compréhension différente de la tolérance. La France et les États-Unis sont en querelle sur ce point, et le danger commun n’éteint pas la querelle.

Face aux initiatives que la France a dû prendre pour défendre ses lois, ses institutions et la mixité de l’espace public, les pays anglo-saxons ont souvent réagi de façon hostile. L’interdiction des signes religieux à l’école a été condamnée par le président Obama en 2009, dans son discours du Caire. L’interdiction de la burqa dans l’espace public a été l’occasion, pour la presse américaine, de comparer la France à l’Afghanistan, le pays qui force les femmes à se voiler valant celui qui les force à se découvrir. La querelle du burkini, en août 2016, a renouvelé le procès d’intolérance dans un contexte douloureux. Blessée par le massacre du 14 juillet à Nice, suivi quelques jours plus tard par l’égorgement d’un prêtre, la France est passée, dans les colonnes du New York Times, du statut de victime à celui de coupable. En cause : notre laïcité – supposée extrémiste et intolérante – qui aurait attiré les maux qui nous accablent. Dès 2015, au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo et des crimes antisémites de l’Hyper Cacher, des signes troubles s’étaient mêlés aux condoléances venues du monde entier. Obama ne s’était pas joint à la manifestation du 11 janvier. Une semaine après les crimes, l’interdiction d’un spectacle de Dieudonné donnait à une romancière célèbre l’occasion de ce Tweet : « Are we confused by France’s celebration of freedom expression/speech/press one day & arrest of stand-up comic next day ? » (« Comment ne pas être troublé par la célébration de la liberté d’expression en France un jour et l’arrestation d’un humoriste le jour suivant ? »). L’empathie de Joyce Carol Oates n’allait manifestement pas à la rédaction martyre mais à un antisémite notoire. Il est vrai qu’aux États-Unis la liberté d’expression est illimitée : les tribunaux autorisent qu’un défilé nazi avec croix gammées et bras tendus traverse un quartier juif. Mais la romancière ne voulait pas comprendre que la question se pose autrement dans un pays où 75 000 juifs ont été déportés et tués pendant la guerre, au lendemain d’un massacre de juifs, ciblés dans un Hyper Cacher. Enfin, dernier signe : en 2015, comme le souligne Caroline Fourest dans le Génie de la laïcité [Grasset, 2016], le rapport sur les droits de l’homme du département d’État américain accablait la France, et les rapports annuels sur la liberté religieuse, commandités par le même département, plaçaient notre pays parmi les pires violateurs des libertés, à l’égal de Cuba ou de l’Arabie Saoudite. Sous couvert de défendre la tolérance religieuse, l’Amérique fait preuve envers nous d’une persévérante intolérance, attaquant aveuglément un mode de séparation du politique et du religieux qui ne ressemble pas au sien. À chaque fois, les États-Unis affichent une écrasante bonne conscience : d’où leur vient-elle ?

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