La lettre du jeudi
La vie en rose… même habillé en noir
© Martino Pietropoli/Unsplash
« En dépit des revirements météorologiques, l’été s’installe incontestablement. Alors que la chaleur grimpe, j’adopte enfin une vêture plus adaptée.
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À l’exception de la saison estivale, j’arbore tout au long de l’année un habit noir monochrome, qui s’accorde assez mal avec les rayons brûlants du soleil. Depuis quand ? Je ne me rappelle pas. Pourquoi le noir ? Je ne saurais davantage répondre, seulement émettre des hypothèses. Il y a d’abord, sûrement, quoique ma répugnance pour tout ce qui est pratique me retient de trop l’admettre, une évidente commodité : en noir, tout va à peu près avec tout, ce qui m’épargne bien des tracas. J’ai d’abominables souvenirs de mes années de prépa : tous les matins, déjà bien abîmé par le réveil d’une nuit trop courte, pressé par le retard chronique, le même dilemme – que mettre, comment accorder ? Le choix était d’autant plus éprouvant que j’achetais sans cohérence à peu près tout et n’importe quoi, suivant mes moyens limités. L’anarchie vestimentaire reflétait, c’est évident, une certaine confusion intérieure, une difficulté à me comprendre. Tout ce qui me semblait beau sur quelqu’un d’autre m’attirait. Il m’a fallu du temps, et quantité de déconvenues, pour comprendre que ce qui allait bien à l’un n’allait pas nécessairement à l’autre.
Je ne prétends à aucune expertise. J’aime simplement ce sentiment de consistance et de continuité qui se dégage de cet habit noir, qui n’est pas, je le comprends bien, au goût de tout le monde. “Ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible…”, écrit Alfred de Musset. De son côté, le fantaisiste Oscar Wilde déplore le “noir uniforme qu’on porte de nos jours […], une couleur morne, terne et déprimante […], dépourvue d’une quelconque beauté”. Morne et terne, je ne suis pas d’accord. Modestement, abandonnant pour l’essentiel les couleurs et les motifs, je découvre un art de donner du relief, qui passe par la forme du vêtement et la texture du tissu. J’entends toutefois la critique : le noir est devenu progressivement l’uniforme d’une classe de travailleurs aisés (banquiers, hommes d’affaires, etc.) dans laquelle je ne me reconnais absolument pas.
Le vêtement noir est pourtant loin d’être univoque. Dans ses symboliques, il est au contraire saturé de contrastes et d’ambiguïtés. D’un côté, note Michel Pastoureau dans son livre Noir (2008), “le noir est constamment sollicité pour habiller le corps ou les vêtements de tous ceux qui entretiennent avec le Diable des rapports d’affinité ou de dépendance”. On ne sera pas surpris qu’il puisse “se montrer rebelle ou transgressif” ! Cela n’empêchera pas les moines, au Moyen Âge, d’adopter l’habit sombre. Déjà, chez les pères de l’Église, “la couleur est […] un artifice inutile” et frivole qui détourne de l’essentiel. Le noir, signe “de l’humilité et de la pénitence”, “est devenu la couleur monastique par excellence”. Les austères protestants tout particulièrement se la réapproprieront. L’historien des couleurs évoque même les “valeurs chromophobes de la Réforme”. L’homme n’est rien face à Dieu, et de ce rien, le noir est le parfait symbole. Lors d’un mariage, on m’a d’ailleurs comparé à un prédicateur évangéliste. Je ne l’ai pas très bien pris : je n’ai rien d’un pasteur, pas plus que je n’ai de passé gothique. J’aime les plaisirs pluriels, colorés de la vie. Mais je confesse l’attrait qu’exerce sur moi la solennité sévère du noir, l’autorité qu’il convoque. Une force de volonté semble s’exprimer dans le vêtement de ténèbres – manifestation d’une âme qui, aux antipodes de l’éclatement, se recueille et se ressaisit.
Je ne m’étonne pas, alors, que les existentialistes que sont Sartre et Beauvoir aient également eu le goût du noir. La liberté est un néant qui doit s’assumer : page blanche qui, au dehors, se pare d’une couleur qui n’en est pas une, d’une valeur qui dit l’absence. Plutôt que d’alourdir, d’encombrer, l’habit noir offre un écrin adéquat à cette puissance indéfinie, insaisissable, invisible. Je ne suis pas de l’avis du personnage Égisthe, à qui Sartre lui-même fait dire dans Huis clos (1945) : “Tous ces vêtements noirs ont fini par déteindre sur mon âme.” Le noir n’est pas une prison. Je ne suis pas non plus la vieille veuve en noir du poète Juvénal, prise “au milieu d’une éternelle tristesse”, dans des “deuils continuels”. J’ai eu mon lot de pertes, et admets volontiers que la douleur ne passe jamais vraiment ; mais je ne porte pas le noir comme l’expression d’un dégoût éploré de la vie. Tout au plus le noir est-il, à cet égard, un rappel : c’est seulement dans les arcanes de l’intériorité que l’on peut ménager un espace pour accueillir les disparus et nouer un dialogue vivant avec eux.
Bref, ce n’est pas “le ‘chic’ que pouvaient autrefois représenter la redingote, le smoking, la robe ou le tailleur noir” qui m’attache d’abord à l’obscur – même si je ne nie pas qu’il y contribue aussi. Quoiqu’il en soit, la chaleur m’oblige, pour quelques semaines, à troquer mon habit sombre pour un autre presque aussi invariable : haut blanc, bas bleu. Je ne cherche pas, vous me l’accorderez sans peine, l’originalité. »