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L’amour peut-il renaître de ses cendres ? Le billet de Martin Legros
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Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine « Être démocrate, c'est quoi ? », en kiosque le 22 août 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
De Disgrâce, qui interrogeait la question du viol dans l’Afrique du Sud d’après l’apartheid, à sa série sur le pouvoir du récit mettant en scène son double littéraire Elizabeth Costello, J. M. Coetzee a fondé son art d’écrire sur trois ingrédients : une intrigue puissante, un regard associant cruauté et hypersensibilité, et une réflexivité très forte du narrateur et de ses personnages sur le sens de ce qu’ils vivent. Par cette alchimie détonante, Coetzee transforme ses récits en espace de pensée, laissant le lecteur envoûté et assailli de questions. Son nouveau roman, qui paraît en cette rentrée littéraire, s’intitule Le Polonais (Seuil). Construit en six tableaux composés d’épisodes numérotés de 1 à 40, comme des partitions de musique, il ne déroge pas à la règle. Beatriz, la quarantaine, mariée et mère de deux grands enfants, mène une existence bourgeoise rangée à Barcelone. Dans le cercle de concerts dont elle s’occupe, elle rencontre un pianiste polonais, Witold, âgé de 70 ans… qui tombe, dès le premier soir, éperdument amoureux d’elle. Il la presse de propositions saugrenues. Elle commence d’abord par le rejeter avant de céder peu à peu à ses avances, jusqu’à se donner à lui dans la maison de famille de son mari, à Majorque… mais sans jamais rien éprouver de sensuel pour ce « squelette vivant », seulement aimantée par le trouble de ne pas savoir qui il est, mais surtout qui elle est, face à lui. Une pute, comme le penseraient ses enfants s’ils apprenaient cette histoire ? Une muse, comme elle se plaît à l’imaginer ? Un ange qui lui a permis de trouver la paix, comme l’en crédite le pianiste ? Interprète trop austère de Chopin, Witold se prend pour Dante devant… Béatrice. Les poèmes qu’il lui écrit, de retour à Varsovie, doivent attester la « vie nouvelle » qui leur est promise, l’un avec l’autre, l’un par l’autre. Bref, Witold a convoqué pour la séduire « tout l’édifice philosophique croulant de l’amour romantique », comme elle le lui reproche. Pourtant, en dépit du scepticisme persistant de Beatriz, cet « édifice », que l’on croyait en miettes, reprend vie devant nous. Comme si l’Amour, un amour des âmes plutôt que des corps, et plus fantomatique que platonique, pouvait renaître de ses cendres par la seule grâce des pensées et des mots que ne peuvent manquer de s’échanger, par-delà la mort, ses protagonistes.