Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Après avoir eu souvent recours à l’article 49.3 de la Constitution et fait passer en force sa réforme des retraites, le président Emmanuel Macron a pris tout le monde de court en décidant de dissoudre l’Assemblée nationale, comme s’il était soudain soucieux de légitimité démocratique. En dehors de la France, les partis populistes de droite ont le vent en poupe partout en Europe. Aux États-Unis, Donald Trump semble aux portes du pouvoir malgré l’invasion du Capitole par ses partisans et après une tentative d’assassinat. En ces temps difficiles, nous avons eu envie de revenir aux fondamentaux : sur quoi est basée la démocratie ?
Dans la règle de saint Benoît, rédigée en 530 de notre ère, il est fait une recommandation très exigeante aux frères hôteliers, en charge de l’hospitalité dans…
27 millionsC’est le nombre de ressortissants étrangers, non citoyens de l’Union européenne mais vivant sur son sol, selon un rapport d’Eurostat paru en juillet, intitulé « Annual Report on Migration and Asylum 2023 ». Cela représente…
Imaginez les vitres de votre appartement remplacées par une glace plus transparente que la lumière mais rendant flou ce qui se passe à l’intérieur, capable de…
« Nous devons gouverner avec respect, avec tendresse, pour les Françaises et pour les Français »François Ruffin, à Amiens, au lendemain de sa réélection en tant que député, le 7 juillet « C’est là l’existence des tyrans,…
Croissance ou décroissance ? Et s’il fallait dépasser cette alternative réductrice ? C’est la proposition du philosophe Gaspard Kœnig, qui défend la…
Plutôt que de débattre une nouvelle fois du problème peut-être insoluble d’une intelligence artificielle qui accéderait à la conscience, c’est une autre question que poseront les intervenants de la troisième conférence internationale sur les…
« Il y a embrouille ». C’est en ces termes que l’on parle aujourd’hui communément d’un conflit. Drôle de mot, car l’embrouille instaure entre nous et autrui une confusion, un mélange où l’on se perd, avant de désigner une hostilité qui…
Alors que l’Assemblée nationale, plus divisée que jamais, rend le pays difficilement gouvernable, des voix s’élèvent pour réclamer un changement…
Une gigantesque mine de lithium prévue dans l’Allier suscite de vifs débats. Si le projet se présente « pour la transition », nombreux…
Une étude révèle que les Néandertaliens atteints de trisomie 21 n’étaient pas abandonnés à la naissance : le groupe prenait soin d’eux…
Des chercheurs prouvent que le Kremlin a infiltré les réseaux sociaux en amont des dernières élections en France, afin de nourrir la polarisation…
Il y a cinquante ans, un jeune philosophe australien faisait paraître La Libération animale, qui niait le caractère moralement exceptionnel…
Irlande, Autriche, Serbie… Il y a beaucoup plus de pays neutres qu’on ne le croit. Car la neutralité n’est pas un signe de faiblesse mais un choix…
D’où vient l’engouement des adolescents pour la musculation ? La réponse se trouve peut-être dans la méthode de Mike Mentzer, bodybuilder…
LE DILEMME DE CLAUDIE« Je suis grand-mère d’une ravissante petite Lili, âgée de 5 ans, mais je ne suis pas à la retraite et je manque de temps pour m…
Pourquoi dit-on d’un couple qui dure qu’il « marche » ? Dans cet essai inédit, le philosophe Maxime Rovere explique que l’idéal de…
Clémentine, alias Noraison, n’est pas seulement illustratrice et tatoueuse, elle est aussi une lectrice passionnée du philosophe Clément Rosset,…
Des « éléments de langage » politiques aux approximations scientifiques, la parole semble de plus en plus éloignée de ce qu’elle…
Après avoir eu souvent recours à l’article 49.3 de la Constitution et fait passer en force sa réforme des retraites, le président Emmanuel Macron a pris tout le monde de court en décidant de dissoudre l’Assemblée nationale, comme s’il était soudain soucieux de légitimité démocratique. En dehors de la France, les partis populistes de droite ont le vent en poupe partout en Europe. Aux États-Unis, Donald Trump semble aux portes du pouvoir malgré l’invasion du Capitole par ses partisans et après une tentative d’assassinat. En ces temps difficiles, nous avons eu envie de revenir aux fondamentaux : sur quoi est basée la démocratie ?> Sur le vote au suffrage universel, sans doute, mais pas seulement : dans un pays démocratique, la délibération est possible, et un certain niveau de participation des citoyens à la vie politique est attendu, comme l’a bien vu le philosophe américain John Dewey.> Ordre ou liberté ? Engagement sur le terrain ou respect des institutions ? Faites notre test pour comprendre autour de quelles priorités s’organise votre propre conception de la démocratie.> Trois observateurs de la politique contemporaine, les philosophes Jean-Claude Monod, Jan-Werner Müller et la politiste Justine Lacroix décortiquent les moteurs de la montée du populisme en Europe.> La démocratie, entendue comme le pouvoir du peuple, n’a pas été toujours louée par les philosophes, ou plutôt ceux-ci la décrivent – de Platon à nos jours – comme un idéal presque irréalisable. Un panorama historique pour comprendre les questions épineuses soulevées par cette grande idée politique.> Au lendemain du second tour des élections législatives, les philosophes Marcel Gauchet et Cynthia Fleury ont débattu de la séquence mouvementée que nous venons de traverser. Leur discussion s’organise autour d’un désaccord : si Marcel Gauchet pense que le RN a fait sa mue et s’est normalisé, Cynthia Fleury a des « points d’alerte » qui la rendent nettement plus inquiète.
L’Assemblée nationale profondément divisée et les majorités éclatées nous invitent à réformer notre pratique politique. Un philosophe américain…
Les philosophes ont élaboré différents modèles d’organisation politique. Penchez-vous pour Marx, Proudhon, Montesquieu ou Machiavel ? …
La démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », selon la formule d’Abraham Lincoln. Mais comment s…
Depuis Platon, les philosophes n’ont eu de cesse d’interroger les contradictions de la démocratie, ou plutôt d’explorer cet inépuisable paradoxe…
Pour sortir par le haut de la crise que traverse la démocratie, il faut affronter les questions qui fâchent, de la nature du Rassemblement…
Le Traité théologico-politique (1670) n’est pas l’un des essais les plus lus de Spinoza et souffre de l’ombre de son grand œuvre, l’Éthique. Il…
Pour prolonger la thématique de notre dossier, nous avons choisi de présenter des extraits du Traité théologico-politique (dans la traduction de…
Les pays d’Asie centrale sont indépendants depuis plus de trente ans. Mais se sont-ils vraiment décolonisés par rapport à Moscou ou à d…
Le 19 avril dernier disparaissait le philosophe Daniel Dennett, qui a révolutionné nos conceptions de la conscience et du cerveau, en osant attaquer la tradition philosophique dominante qui remonte à Descartes et à Platon. L’un de ses lecteurs passionnés, le « serial thinker » Lev Fraenckel, également professeur au lycée et au département d’études hébraïques de l’université de Strasbourg, lui rend ici hommage et nous fait entrer dans la pensée de ce classique contemporain, polémiste et militant de l’athéisme, devenu une référence tant chez les philosophes que chez les neuroscientifiques.
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Daniel Dennett invite à cesser de se représenter la conscience comme un « Théâtre cartésien » et propose à la place le modèle des « Versions multiples ». Voilà comment il résume sa théorie dans son grand livre La…
Le philosophe s’oppose aux théories cartésienne et phénoménologique de la conscience, et propose une vision empirique de l’esprit. Sa pensée…
Son nom est familier aux étudiants du fait de ses commentaires sur Descartes, Malebranche ou Spinoza, mais Martial Gueroult a aussi développé une…
De Disgrâce, qui interrogeait la question du viol dans l’Afrique du Sud d’après l’apartheid, à sa série sur le pouvoir du récit mettant en scène son double littéraire Elizabeth Costello, J. M. Coetzee a fondé son art d’écrire sur trois…
Ce n’est pas seulement dans les usines et dans les champs que la mobilisation des hommes sur les fronts des guerres a laissé davantage de place aux femmes. Cela a également été le cas dans les départements de philosophie, en particulier dans celui de la prestigieuse université d’Oxford. C’est ainsi qu’à la fin des années 1930 s’y sont rencontrées quatre jeunes femmes, toutes nées entre 1919 et 1920, qui allaient connaître un remarquable destin : Elizabeth Anscombe, Iris Murdoch, Mary Midgley et Philippa Foot. C’est le récit de leur amitié, née au sein d’un département partiellement déserté et menacé par une invasion allemande, que retrace cet ouvrage qui couvre la période de 1938 à 1956. Mais y a-t-il un point de doctrine qui les rassemble au-delà des circonstances historiques de leur rencontre ? Oui, mais plus encore une certaine manière de philosopher et de penser ce que devrait être la mission de la philosophie.Il est nécessaire de se replacer dans le contexte de l’époque pour bien mesurer l’originalité de leur position. L’ensemble de l’enseignement oxfordien est alors sous la férule de la figure d’Alfred Ayer. Ce dernier règne en maître sur la philosophie britannique depuis que son livre Langage, Vérité et Logique (1936) a diffusé les idées du Cercle de Vienne au sein du monde anglophone. L’heure est au triomphe du positivisme logique et à sa volonté d’éradiquer la métaphysique (considérée comme désuète et vide de sens) et la morale (considérée comme relative et subjective) au profit de la seule analyse du langage et de son impitoyable critère de vérifiabilité auquel Ayer entend soumettre tous les énoncés. Austère programme ? Dogmatique et réducteur surtout ! Loin de s’en laisser compter, nos quatre étudiantes ont, chacune à sa manière, voulu redonner à la philosophie un plus large horizon de pensée en la rappelant à sa véritable vocation : donner un sens à la conduite de la vie humaine. Dans le contexte de la découverte de l’horreur des camps d’extermination nazis et sous l’influence de la rencontre avec l’existentialisme sartrien (pour ce qui est de Murdoch), toutes ont refusé de réduire la morale à une simple expression de préférences émotionnelles, ce qui implique une forme d’engagement. En témoigne, par exemple, le scandale de l’opposition publiquement affichée en 1956 par Anscombe au fait de décerner un diplôme honorifique à Harry Truman, l’ancien président des États-Unis, à cause de sa responsabilité dans le largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki…Si cet essai ne souligne peut-être pas suffisamment l’apport de ces quatre philosophes – exagérant parfois leur unité – et s’il lui arrive de se perdre dans la description de détails anecdotiques du quotidien, son véritable intérêt est ailleurs. Ce que les autrices considèrent elles-mêmes comme un « contre-récit de la philosophie du XXe siècle » raconte surtout l’histoire d’une sororité (voire un peu plus…) philosophique, en nous plongeant dans l’intimité de celles qui ont réussi à se faire une place en dépit de l’ambiance assez hostile d’un campus anglais marqué par la misogynie et le conservatisme. Entre soirées festives et obligations de cacher son pantalon – dont le port était encore interdit aux femmes – sous une jupe, on se plaît à vivre l’effervescence intellectuelle grâce à laquelle « chacune a trouvé des solutions différentes aux problèmes pratiques, intellectuels et psychologiques que pose l’activité philosophique quand on est une femme. Et toutes ont puisé de la force dans l’amitié qu’elles se vouaient les unes aux autres ».
Peut-il vraiment y avoir une guerre froide à l’heure du réchauffement climatique ? Telle est la question inquiétante sur laquelle deux essais…
Le philosophe Pascal Chabot n’est pas parti à la recherche du sens de la vie. Son enquête porte sur « un » sens à la vie. Celui-ci n’est en effet jamais unique, fiché dans le ciel des idées. Non, le sens est dynamique. Le mot lui-même se distingue par sa polysémie. Il dessine un triangle dont les sommets indiquent : la sensation, par laquelle on appréhende le monde tel qu’il apparaît (phénoménologiquement) ; la signification, qu’il faut toujours décrypter (grâce à l’herméneutique) ; une orientation, soit le but vers lequel l’existence est tendue (ou téléologie). « C’est cela, “faire sens”, écrit l’auteur : circuler entre ces trois pôles. » Pascal Chabot le fait avec fluidité, sans jamais s’appesantir bien qu’il remonte à la racine, en s’interrogeant sur la nature même de cette quête, sur ce mouvement « énergétique » qui caractérise la vie. « Si, comme Bergson l’avait vu, l’élan vital traverse la nature entière, c’est le désir de sens, cette pulsion protéiforme, qui oriente l’existence humaine. Exister, c’est désirer du sens. » Or ce désir est à la fois excité et déçu par notre environnement numérique qui démultiplie les sollicitations, offrant une infinité de directions tout en nous coupant des sensations et en refermant le champ des significations. À ce nouveau mal du siècle, ce spécialiste du burn-out donne un nom : la « digitose », soit une pathologie du sens « typique du monde digital, où se jouent des clashs entre sens unique et sens ouvert ». Comment se soigner ? En ramenant de l’« élasticité » dans ce qui paraît figé. Il convient pour cela de s’intéresser aux côtés du triangle formé par la triple acception du mot sens et de raviver la tension dynamique entre ce qui est pensé et senti (la « passion-raison ») ; entre l’orientation que prend notre vie et le vécu que nous en avons (ressenti à travers la « qualité » de l’œuvre que nous réalisons) ; entre notre direction personnelle et son inscription dans un collectif (l’« universel-singulier »). Le philosophe synthétise sa pensée foisonnante dans un amusant croquis où, espiègle, il prend finalement une option sur la vie. Contre les penseurs affirmant que nous serions des « êtres-pour-la-mort », mort qui pour lui n’est rien, contre les « ordres du sens unique », il se présente en vitaliste, préférant « l’aventure et le sens ouvert ». Sa prescription ? « Aimer et admirer » !
Quand on veut pointer les limites de la démocratie athénienne, on met volontiers en avant l’exclusion des femmes, des esclaves et des métèques du corps politique. Mais nos démocraties modernes satisfont-elles pour autant à l’exigence d’égalité des citoyens ? Pas si sûr, prévient Axel Honneth. Le philosophe allemand, professeur à l’université Columbia et spécialiste de la question de la reconnaissance, rappelle en effet une évidence dont on ne mesure cependant pas forcément les conséquences : de nos jours, le citoyen qui vote est également un travailleur. Soumis, de ce fait, à des contraintes quotidiennes très concrètes qui ne lui laissent ni le loisir ni l’envie de se consacrer pleinement à la chose publique, comment ce « souverain laborieux » peut-il exercer librement sa souveraineté ? Le grand impensé de la philosophie politique contemporaine serait ainsi d’avoir oublié la réalité pratique de ce qu’implique le fait d’occuper une position subalterne – par exemple, de rencontrer des difficultés financières ou encore d’être victime de stress et de surmenage. Une participation sereine au débat démocratique doit, au contraire, avoir comme condition première une certaine indépendance économique, estime Honneth. Faut-il alors avoir recours à un revenu de base, inconditionnel et universel, versé par l’État ? Cette solution ne lui paraît pas souhaitable dans la mesure où elle n’inciterait pas à s’impliquer dans la vie politique. D’où la proposition qu’il avance : repenser l’organisation du travail d’une manière qui soit équitable, transparente et bien réglementée, afin de permettre à chacun d’avoir les moyens matériels et la confiance en soi suffisante pour prendre une part active à la prise de décision démocratique. « Une démocratie politique demande à être complétée par de bonnes et équitables conditions de travail », écrit-il en plaidant pour « une politique démocratique du travail ». De quoi réconcilier le peuple avec la démocratie et relégitimer celle-ci ?
« Penser l’humain en partant de la mer » : telle est l’ambition de ce nouvel ouvrage de Corine Pelluchon, qui allie harmonieusement la profondeur de la réflexion et la sensibilité de l’évocation poétique. Comme le remarque la philosophe, « la rigidité de la terre demeure la métaphore fondamentale à partir de laquelle s’est élaborée la métaphysique occidentale » et la compréhension de notre rapport au monde. Ce modèle « conduit à assigner une place figée aux êtres », il délimite, sépare et exclut en traçant des frontières imperméables autour des identités dans l’épaisseur de la matière tellurique. La mer unique qui enveloppe toutes les terres de la planète renvoie au contraire l’image d’une fluidité des rapports et d’une solidarité de tous les êtres. « L’humanité, comme l’océan, est une. » Cet océan, malheureusement, nous ne parvenons plus à le voir : nous le pensons comme une extension de la terre, lui imposant la loi inadéquate du droit chthonien. « Le droit international de la mer va de pair avec un quadrillage et une territorialisation […] qui encouragent la fragmentation », la rivalité et l’exploitation possessive de la mer considérée en tant que ressource. Il s’agit au contraire, pour Pelluchon, d’opérer un « décentrement » : d’appréhender « la vie sur terre à partir de notre dépendance » à l’égard de cette puissance étrangère comme l’infini et familière comme une mère, effrayante comme la mort et fascinante comme la vie. « La préservation et la protection de l’océan et de la vie marine doivent être une priorité de toutes les politiques publiques », affirme la philosophe qui plaide pour une « thalassopolitique » assumant comme cap, comme horizon, l’immensité bleue. Il ne s’agit pas seulement, négativement, de « punir » ceux qui portent atteinte à l’étendue marine mais, positivement, d’« en prendre soin ». C’est par ce détour seulement que nous pourrons, peut-être, revenir à nous-mêmes dans un rapport plus apaisé, lavés des poussières, des scléroses et des pesanteurs de la Terre.
Quelle onde de choc provoque la mort d’une jeune femme de 20 ans, à la fois parmi ses proches et dans le monde ? La dernière pensée d’un disparu infléchit et façonne l’univers qu’il laisse derrière lui, affirme Isabelle Sorente en ouverture de son nouveau roman. Mais comment en deviner ne serait-ce qu’une infime part ? Lorsque Marianne meurt des mains de son petit ami, son frère Liam a la sensation d’avoir manqué quelque chose, de ne peut-être pas si bien connaître celle avec laquelle il pouvait se passer de mots. Il va donc chercher. À l’adolescence, Marianne est de celles qui doutent : pas assez jolie pour faire partie du club des filles à la démarche gracile et triomphante, sûres que le monde ne déroulera devant elles que la plus lisse et parfumée des autoroutes, mais trop intelligente pour accepter qu’on la laisse dans un coin. Pour Marianne, s’ancrer dans l’existence passera donc par l’écriture. Sa première nouvelle écrite après une agression sexuelle, s’intitule Je préfère les monstres aux princesses : à l’âge des métamorphoses, l’écrivaine en herbe se rêve créature étrange plus que papillon, s’intéresse à ce qui pousse dans les marges, pas toujours en pleine lumière. C’est pourtant cette dernière qui l’inspire, celle d’un Sud où les calanques sont cuites de soleil et les pins ont leur propre langage. Où l’on se dit que Marianne pourrait avoir lu Hélène Cixous, qui écrit dans Le Rire de la Méduse qu’« un texte féminin ne peut pas ne pas être plus que subversif : s’il s’écrit, c’est en soulevant, volcanique, la vieille croûte immobilière, porteuse des investissements masculins, et pas autrement ».
Comment vivre quand on démontre l’effondrement imminent de la civilisation industrielle mais que personne ne veut vous croire ? Mal, répond Abel Quentin qui imagine l’itinéraire des auteurs du rapport Meadows sur les limites de la croissance. Dans la Californie révoltée de la fin des années 1960, quelques jeunes scientifiques modélisent les scénarios du futur. Ils découvrent que notre monde est au bord de la catastrophe. Or la publication de leur rapport, en 1973, n’est suivie d’aucun effet. Quentin suit la trace des chercheurs. Le couple d’Américains Mildred et Eugene se grise du succès du rapport, s’engage, milite, mais est durement attaqué, puis carrément oublié. Il se lance dans l’élevage bio de cochons. Mais même les animaux sont ingrats. Le Français, balzacien en diable, utilise les outils scientifiques qu’il a mis en œuvre pour faire fortune… dans l’industrie pétrolière. Quant à Johannes Gudsonn, mathématicien norvégien génial et hautain, il disparaît. Ni martyr ni Judas, sera-t-il le Messie de l’apocalypse à venir ? Après avoir côtoyé Arne Næss et les activistes de l’écologie profonde, il se convainc que l’urbanisation et la natalité sont les cancers de la planète. Il sombre dans le délire ésotérique mais entend appliquer coûte que coûte les conclusions logiques du rapport. Cette fresque cruelle tourne autour d’une question entêtante : pourquoi faisons-nous comme si de rien n’était, alors que la catastrophe est déjà là ? La réponse ne peut être que romanesque. Chaque personnage, auteur ou lecteur du fameux rapport, reste enfermé dans sa zone d’intérêts ou de représentations. Nous voulons surtout ne pas voir. Et si, comme Johannes, nous décidons d’aller au bout du raisonnement, nous risquons la folie. Ce roman, aussi ambitieux et sombre que Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, montre que le déni est toujours plus puissant que la prise de conscience.
Jérôme Ferrari est de retour avec un roman magistral, dans la même veine que Dans le secret et Le Sermon sur la chute de Rome : il y traite de l’histoire d’une famille corse sur plusieurs générations, écartelée entre le code de l’honneur, l’attrait pour la violence et la nécessité de fournir des plaisirs aux touristes. Nord sentinelle : le titre du roman est ironiquement inspiré par l’île de North Sentinel dans le golfe du Bengale, dont la tribu autochtone a tué jusqu’à aujourd’hui tous ceux qui ont essayé de s’y rendre, y compris un missionnaire en 2018. C’est ce que les Corses auraient dû faire avec les premiers voyageurs s’ils avaient voulu sauver leur âme, mais non : « Nous avons ouvert grands nos bras d’imbéciles au premier voyageur et d’autres voyageurs l’ont suivi et nous nous sommes retrouvés pris au piège de l’épouvantable dialectique qui nous oppose et nous lie indéfectiblement à eux dans un face-à-face de corruption mutuelle où chacun révèle les vices de l’autre en lui exhibant les siens… » Outre la structure savante de la narration, ce qui subjugue dans cette histoire, c’est la manière tragi-comique dont la violence éclate : qu’il s’agisse de cochons sauvages dévorant les petits chiens d’une respectable retraitée des Hauts-de-Seine , d’un âne qui débarque dans un camp naturiste avec « la sombre détermination d’un coureur d’amok » et qui mord à tout-va, ou des coups de poignard qu’Alexandre Romani assène à l’étudiant en médecine parisien Alban sur le port, ces violences révèlent l’impuissance des insulaires à conserver leur intégrité à l’heure de la globalisation. Outre le bilan carbone, un autre argument contre les voyages ?
Nous avions découvert, dans ces pages, un primo-romancier lors de la dernière rentrée littéraire. Après le vénéneux Prélude à son absence, Robin Josserand récidive, confirmant son sujet de prédilection : l’amour des garçons hermétiques – et la déchéance qui mène cet amour au fracas. Dans Un adolescent amoureux, l’écrivain trentenaire renoue avec sa genèse. Âgé de 17 ans, son personnage révise le bac et s’éprend d’un fétiche impossible. Mi-cancre, mi-icône, abusant du shit, gribouillant des vers de Rimbaud truffés de fautes, celui qu’il surnomme dans son journal Arture (l’objet élu doit être tordu – jusqu’au prénom) devient son obsession. Et le récit amorcé tel un Bonjour tristesse version gay, d’obliquer vers ce désir mimétique si propre à l’adolescence, qui confond « être avec » et « faire comme ». Encore et toujours Monsieur Ripley – mais sans Delon… et au Creusot. Car Josserand encapsule avec exactitude l’immuable langueur tassée entre la coda de l’enfance et le début de l’âge adulte, dans ce décor morose qu’on appelle la province : « Pour moi, c’est l’enfer. L’envers du monde. Nulle part. […] Je me demande comment j’ai pu survivre à tant d’attente. »Au-delà du premier amour, au-delà de la solitude, de quoi l’obsession d’Arture est-elle le nom ? Le texte dévoile bientôt une seconde question plus tortueuse. Une autre scène. Car l’objet de tous les tourments du narrateur, ainsi que le chante Aznavour, passe le plus clair de son temps aux lits des femmes. Au point d’incarner le mystère de l’hétérosexualité – ce désir qui n’a pas conscience d’être. Comme dans les films de Larry Clark, la balourdise, le déguenillé confinent à l’érotisme. La masturbation ne résout aucune équation, mais écarte un instant la tragédie : « Ça me sauve la vie. Ça remédie au réel. Je bénis ces images. Je bénis pour toujours la pornographie. » Quant aux filles, elles méprisent leur chance : « Si j’étais elles, je ferais jouir les mecs à la chaîne dans la forêt. Ne pas en profiter me paraît criminel. Goûtez donc aux garçons. Vous qui avez tous les droits. » Ne révélons pas où aboutit cette dérive monomane. Disons simplement que le sujet du bac philo tombe à pic : Dépend-il de nous d’être heureux ? Et qu’à la fin du livre, le narrateur passe du je au il. Si ce détail ne délace point ses ténèbres, il convertit un frustré en écrivain. Cela s’appelle : devenir artiste.
Avec Dahomey, la réalisatrice Mati Diop filme la restitution au Bénin de statues volées par les troupes coloniales au XIXe siècle. Une…
Recrutés par petite annonce dans les Ehpad, les acteurs et actrices de cette pièce de Mohamed El Khatib mettent en scène ce qui nous tient tous…
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