“Nord sentinelle”, de Jérôme Ferrari : la farce noire de la balnéarisation du monde

Une recension de Alexandre Lacroix, publié le

Jérôme Ferrari est de retour avec un roman magistral, dans la même veine que Dans le secret et Le Sermon sur la chute de Rome : il y traite de l’histoire d’une famille corse sur plusieurs générations, écartelée entre le code de l’honneur, l’attrait pour la violence et la nécessité de fournir des plaisirs aux touristes. Nord sentinelle : le titre du roman est ironiquement inspiré par l’île de North Sentinel dans le golfe du Bengale, dont la tribu autochtone a tué jusqu’à aujourd’hui tous ceux qui ont essayé de s’y rendre, y compris un missionnaire en 2018. C’est ce que les Corses auraient dû faire avec les premiers voyageurs s’ils avaient voulu sauver leur âme, mais non : « Nous avons ouvert grands nos bras d’imbéciles au premier voyageur et d’autres voyageurs l’ont suivi et nous nous sommes retrouvés pris au piège de l’épouvantable dialectique qui nous oppose et nous lie indéfectiblement à eux dans un face-à-face de corruption mutuelle où chacun révèle les vices de l’autre en lui exhibant les siens… » Outre la structure savante de la narration, ce qui subjugue dans cette histoire, c’est la manière tragi-comique dont la violence éclate : qu’il s’agisse de cochons sauvages dévorant les petits chiens d’une respectable retraitée des Hauts-de-Seine , d’un âne qui débarque dans un camp naturiste avec « la sombre détermination d’un coureur d’amok » et qui mord à tout-va, ou des coups de poignard qu’Alexandre Romani assène à l’étudiant en médecine parisien Alban sur le port, ces violences révèlent l’impuissance des insulaires à conserver leur intégrité à l’heure de la globalisation. Outre le bilan carbone, un autre argument contre les voyages ?

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