Ce que sait la main
Noraison : tatoueuse à fleur de peau
Clémentine, alias Noraison illustratrice et tatoueuse. © Marie Genel pour PM
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Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine « Être démocrate, c'est quoi ? », en kiosque le 22 août 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Clémentine, alias Noraison, n’est pas seulement illustratrice et tatoueuse, elle est aussi une lectrice passionnée du philosophe Clément Rosset, chez qui elle trouve un sens à sa pratique… voire à l’existence !
J’aurais dû m’en douter : un dessin cache souvent une histoire. La sirène que Clémentine, alias Noraison, s’apprête à me tatouer sur le torse vient d’un voyage au Brésil et lui a été inspirée après « une expérience très forte » lors d’une cérémonie dédiée à une déesse des eaux. Le « flash » repéré sur le compte Instagram de l’artiste devient soudainement très intimidant – à se demander si on le mérite vraiment. D’ailleurs, il se rendra un peu difficile, Clémentine devant recommencer plusieurs fois avant de placer parfaitement le calque, de façon que le dessin se pose symétriquement sur le ventre. La préparation de la machine ressemble aussi à un rituel. Clémentine l’enrobe de tissu afin de soulager d’éventuelles tensions dans la main, confie n’être pas toujours sûre d’avoir trouvé la configuration idéale. « Allez, je pique »: suivront deux séances d’environ trois heures chacune, au cours desquelles nous discuterons respiration, gestion de la douleur, différentes aiguilles employées – quand le magnum avec son allure de petit râteau destiné aux ombrages entre en scène, on a un peu envie de pleurer – et également de la philosophie de Clément Rosset, pour laquelle Clémentine a eu un coup de cœur lors de ses années d’études aux Beaux-Arts de Paris.
Là-bas, Clémentine a pourtant été loin de se sentir comme un poisson dans l’eau. « Il me fallait non seulement assimiler l’arrivée à Paris mais aussi m’adapter à une école qui réclame beaucoup d’autonomie de la part de ses étudiants. Je ne me suis pas sentie à ma place, se souvient-elle. J’étais de surcroît très complexée par ma prédilection pour le dessin, notamment d’illustration. Ce n’était alors pas considéré comme un art noble, contrairement à la performance ou à la mise en espace. Avec le boom de la bande dessinée et des arts graphiques, ça a beaucoup changé, mais, à l’époque, le dessin était considéré comme ringard. » Cependant, Clémentine ne sacralise pas sa pratique du dessin et aspire à davantage de légèreté et de trivialité : « Je n’ai jamais recherché l’excellence, au contraire. La valeur, c’était le moment que je passais à dessiner, pas le résultat final. Je dessinais donc sur les papiers les plus pourris possible, avec des outils très banals, comme un simple Bic. Pas avec du matériel très cher destiné aux artistes. Je me suis aussi toujours posé la question du stockage : on produit tellement de choses lourdes ! L’accumulation, le fait de garder, de conserver, ça m’a toujours dérangé. Je trouve que la mémoire est globalement un truc très encombrant. On n’est pas fait pour se souvenir de tout et pour avancer, il faut savoir oublier. »