Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
« Penser l’humain en partant de la mer » : telle est l’ambition de ce nouvel ouvrage de Corine Pelluchon, qui allie harmonieusement la profondeur de la réflexion et la sensibilité de l’évocation poétique. Comme le remarque la philosophe, « la rigidité de la terre demeure la métaphore fondamentale à partir de laquelle s’est élaborée la métaphysique occidentale » et la compréhension de notre rapport au monde. Ce modèle « conduit à assigner une place figée aux êtres », il délimite, sépare et exclut en traçant des frontières imperméables autour des identités dans l’épaisseur de la matière tellurique. La mer unique qui enveloppe toutes les terres de la planète renvoie au contraire l’image d’une fluidité des rapports et d’une solidarité de tous les êtres. « L’humanité, comme l’océan, est une. » Cet océan, malheureusement, nous ne parvenons plus à le voir : nous le pensons comme une extension de la terre, lui imposant la loi inadéquate du droit chthonien. « Le droit international de la mer va de pair avec un quadrillage et une territorialisation […] qui encouragent la fragmentation », la rivalité et l’exploitation possessive de la mer considérée en tant que ressource. Il s’agit au contraire, pour Pelluchon, d’opérer un « décentrement » : d’appréhender « la vie sur terre à partir de notre dépendance » à l’égard de cette puissance étrangère comme l’infini et familière comme une mère, effrayante comme la mort et fascinante comme la vie. « La préservation et la protection de l’océan et de la vie marine doivent être une priorité de toutes les politiques publiques », affirme la philosophe qui plaide pour une « thalassopolitique » assumant comme cap, comme horizon, l’immensité bleue. Il ne s’agit pas seulement, négativement, de « punir » ceux qui portent atteinte à l’étendue marine mais, positivement, d’« en prendre soin ». C’est par ce détour seulement que nous pourrons, peut-être, revenir à nous-mêmes dans un rapport plus apaisé, lavés des poussières, des scléroses et des pesanteurs de la Terre.
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