Dossier / “Être démocrate, c'est quoi ?”

Le pouvoir du peuple en questions

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Le pouvoir du peuple en questions

La Liberté guidant le peuple (1830). tableau d’Eugène Delacroix exposé au musée du Louvre, à Paris. © Bridgeman

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Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine « Être démocrate, c'est quoi ? », en kiosque le 22 août 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Depuis Platon, les philosophes n’ont eu de cesse d’interroger les contradictions de la démocratie, ou plutôt d’explorer cet inépuisable paradoxe : puisque le peuple est dans l’impossibilité pratique de se gouverner directement lui-même, peut-on lui donner un souverain sans le trahir ?

 

Platon (428-348 av. J.-C.) / La démocratie mène-t-elle tôt ou tard à la tyrannie ?

Dans le livre VIII de la République, Platon traite des différentes formes de gouvernement. En dehors du modèle idéal qu’il a en tête – celui d’une communauté régie par des philosophes-rois et dont il n’existe aucun exemple historique si ce n’est peut-être Sparte –, Platon distingue quatre régimes : l’aristocratie guerrière ; l’oligarchie (terme formé sur olígos, « peu nombreux », et árkhô, « commander ») où domine l’élite de l’argent ; la démocratie, qui repose sur l’aspiration à l’égalité ; et la tyrannie. L’originalité du propos de Platon tient à ce que, pour lui, ces quatre régimes ne figurent pas sur un menu, il ne s’agit pas de choisir entre différentes options juxtaposées et accessibles à tout moment. Au contraire, ces régimes s’engendrent les uns les autres avec une sorte de nécessité quasi organique, l’histoire politique est cyclique. Ainsi, la démocratie ne sort pas de nulle part : elle naît quand une nouvelle génération d’hommes, élevés dans une oligarchie, décide d’en finir avec la supériorité que confèrent les richesses. L’aspiration à l’égalité n’est pas abstraite mais nourrie par des expériences très concrètes : « Quand un pauvre, maigre, brûlé du soleil, posté dans la mêlée à côté d’un riche nourri à l’ombre et chargé d’une graisse surabondante, le voit à bout de souffle et de moyens, ne crois-tu pas qu’il se dit à lui-même que ces gens-là ne doivent leur richesse qu’à la lâcheté des pauvres ? » C’est ce type d’émotions qui donne naissance à la démocratie, décrite comme « un gouvernement bariolé de toutes sortes de caractères », puisque le divers et l’inégal y sont mis sur le même plan. Cependant, à son tour, la démocratie est instable : une fois que les vertus aristocratiques ont été liquidées par la passion de l’égalité, que l’effort, la dureté au combat, la discipline, les maximes de vertu et l’acquisition de connaissances ne sont plus encensées, qu’est-ce qui occupe la place vide dans les esprits ? « L’insolence, l’anarchie, la prodigalité, l’impudence »… 

“L’homme démocratique, selon Platon, est débraillé et paresseux, il est le jouet de ses passions et, finalement, se révèle incapable d’assurer la prospérité de la cité ou de la défendre en cas de guerre”

 

L’homme démocratique, selon Platon, est débraillé et paresseux, il est le jouet de ses passions et, finalement, se révèle incapable d’assurer la prospérité de la cité ou de la défendre en cas de guerre. C’est pourquoi la génération suivante, lassée, voudra rétablir l’ordre : c’est sur cette promesse d’un retour à la verticalité après les excès de l’horizontalité que repose « le beau et séduisant début de la tyrannie », laquelle se révèle cependant insupportable parce qu’elle détruit les libertés individuelles. Si Platon voit juste, nous pouvons nous demander quelle position nous occupons dans ce cycle politico-historique. Sommes-nous à ce point précis où un sursaut démocratique et égalitariste vient contester les acquis de l’élite de l’argent ? Et si c’est le cas, pourrons-nous différer longtemps le moment où la demande d’autorité et d’ordre séduira davantage que la redistribution des richesses ou l’hospitalité chères à l’État providence ? On serait tenté de penser que les trois principales formes de gouvernement repérées par Platon se trouvent aujourd’hui dans l’Hémicycle : si le Nouveau Front populaire incarne peu ou prou les valeurs de la démocratie telle que la décrit la République, Ensemble serait plutôt oligarchique et le RN du côté de la tyrannie. Cette combinaison n’est sans doute pas très satisfaisante, mais de là à vouloir mettre un philosophe sur le trône…

 

© Bridgeman Images
Oliver Cromwell Dissolving the Long Parliament (« Oliver Cromwell prononçant la dissolution du Parlement »). Ce tableau de Benjamin West, peint en 1782, met en scène la journée du 20 avril 1653, épisode de la guerre civile anglaise, contemporaine de John Locke. © Bridgeman Images

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