Dossier / “Être démocrate, c’est quoi ?”

Marcel Gauchet-Cynthia Fleury : guérir la démocratie contre elle-même

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Marcel Gauchet-Cynthia Fleury : guérir la démocratie contre elle-même

Cynthia Fleury et Marcel Gauchet. © Richard Dumas pour PM

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Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine « Être démocrate, c'est quoi ? », en kiosque le 22 août 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour sortir par le haut de la crise que traverse la démocratie, il faut affronter les questions qui fâchent, de la nature du Rassemblement national à l’enjeu de l’immigration, et faire à nouveau confiance à la capacité du peuple à se gouverner. C’est ce que proposent Marcel Gauchet, qui publie prochainement Le Nœud démocratique (Gallimard), et Cynthia Fleury, qui vient de signer La Clinique de la dignité (Seuil). 

 

Marcel Gauchet : Le résultat des dernières élections législatives correspond, au final, au scénario le plus probable, celui du statu quo. En démocratie, lorsqu’il y a confrontation avec l’inconnu, le connu tend à l’emporter. Car c’est le régime conçu pour permettre aux gens de poursuivre leur existence dans la paix. Sauf situation exceptionnelle, le risque et l’aventure tendent à être rejetés. Le paradoxe est que le statu quo ouvre sur une plus grande incertitude. La coexistence de trois blocs qui refusent des alliances crée une situation de blocage. On voit mal ce qui peut en sortir.

 

Cynthia Fleury : Je souhaiterais revenir à la dissolution de l’Assemblée par Emmanuel Macron. Elle a créé une forme de décompensation, une brutalisation des institutions par celui qui est censé en être le garant. Le président l’a d’ailleurs revendiqué avec sa formule sur « la grenade dégoupillée dans les jambes » de ses adversaires. Ce ressort intime a produit non pas un sursaut mais de la prudence, c’est la force conservatrice de la démocratie. Mais je crois qu’a joué aussi un éthos démocratique : la prise de conscience que si le Rassemblement national [RN], en constante augmentation depuis des années, était passé, nous risquions de basculer dans les émeutes, la guerre civile. Les Français ont opté pour le scénario le plus raisonnable à court terme mais le plus exigeant à long terme. Les voilà contraints à une plus grande maturité démocratique : il va falloir faire place au compromis et à des coalitions dans une situation critique où la confiance dans les institutions s’est érodée et alors que les acteurs politiques ne font pas montre d’une grande souplesse.

 

M. G. : Selon moi, le RN incarne une droite autoritaire, nationale et populiste, et non plus l’extrême droite totalitaire du passé. Il en vient par ses origines dans la collaboration et les convulsions de la décolonisation, mais, comme en Italie avec les Fratelli d’Italia directement rattachés au fascisme, il est devenu autre chose. Marine Le Pen a compris qu’elle avait intérêt à s’aligner sur ses électeurs qui l’utilisaient comme outil de leur protestation contre l’alternance de la gauche et de la droite « de gouvernement ». Or cet électorat n’a plus rien à voir avec les troupes des mouvements totalitaires des années 1920-1930. Ces mouvements se caractérisaient par trois traits : une idéologie radicalement antidémocratique, une organisation de masse avec encadrement paramilitaire et la soumission à un leader objet de culte. Aucun de ces traits ne se retrouve dans le RN actuel. C’est un parti sans militants, avec une idéologie attrape-tout. Et Marine Le Pen est dépourvue de charisme, au sens de la capacité d’entraîner les foules. Si de fortes suspicions subsistent sur une partie minoritaire de l’électorat, restée xénophobe, le RN est un parti populiste à caractère autoritaire et nationaliste. Ce diagnostic conditionne une sortie de crise par le haut. Soit on répond à cet électorat en faisant place à ses préoccupations dans un esprit de compromis, soit on fait barrage en l’excluant par principe du cadre démocratique, avec le risque pour le principe démocratique que cela comporte. Dans les deux cas, on est sur une ligne de crête. 

 

C. F. : Le diagnostic sur la nature du RN est fondamental, mais mes points d’alerte ne sont pas les mêmes que les vôtres. Lors de la dernière décennie, Marine Le Pen a procédé à une normalisation, elle s’est même prêtée à un parricide. Il reste que les mesures proposées et les attitudes adoptées par le RN dans cette campagne inquiètent : remise en cause du droit du sol, préférence nationale, abolition du Conseil constitutionnel, privatisation de la culture, suspicion sur les binationaux, arrêt de l’aide médicale d’État pour les étrangers en situation irrégulière, candidats xénophobes et racistes, etc. Le RN entretient un ressentiment victimaire : il réclame la réparation pour certains au lieu de la justice sociale pour tous. Cette idéologie poisseuse fait peser de sérieux doutes sur l’authenticité de la normalisation… Ce diagnostic ne m’empêche pas de considérer que nous sommes en effet sur une ligne de crête et qu’il faut déployer une stratégie susceptible de fragmenter le bloc RN pour introduire de la contradiction interne dans ce bloc monolithique. Il faut faire de la combinatoire politique ! 

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