Édito
L’humanité de l’autre : l’édito d’Alexandre Lacroix
© Charles Berberian
Cet article est issu du numéro 182 de Philosophie magazine « Être démocrate, c'est quoi ? », en kiosque le 22 août 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans la règle de saint Benoît, rédigée en 530 de notre ère, il est fait une recommandation très exigeante aux frères hôteliers, en charge de l’hospitalité dans les monastères : il leur est demandé d’accueillir toute personne qui se présente à la porte, qu’elle soit chrétienne ou non, étrangère ou non, « comme le Christ ».
Dans le Coran, édité un siècle plus tard entre 630 et 632, on trouve dans plusieurs sourates des recommandations similaires sur l’hospitalité. Il est vrai que la culture arabo-musulmane et le Coran sont très liés à l’expérience du désert – aux vastes étendues de sable de l’Arabie, où l’eau est rare et où le voyageur qui se présente est fatigué et assoiffé, potentiellement en danger. La tradition musulmane va jusqu’à recommander de se priver soi-même, et de priver ses enfants, pour accueillir convenablement son hôte.
Je voudrais faire un parallèle audacieux, mais pas totalement inexact je pense, avec ce que Jack London raconte au sujet de sa « conversion » politique, dans Comment je suis devenu socialiste (1902). London se souvient que, du temps de sa jeunesse, quand il débordait de force et de vitalité, il était « un individualiste déchaîné ». « C’était très naturel. J’étais un vainqueur. » Ce qui l’a fait changer d’avis, c’est d’avoir vagabondé dans les trains de marchandises avec les hobos, d’être tombé dans la « Fosse Sociale » et d’avoir réalisé que, parmi les hommes cassés qu’il a fréquentés, se trouvaient d’anciens forts comme lui, vaincus par une maladie, un accident ou tout simplement la misère.
Le point commun entre la tradition religieuse de l’hospitalité et ce récit poignant de London, c’est ce que j’appellerais la « foi en l’humanité ». Ultimement, je me demande si la démocratie ne repose pas sur une émotion ou une aspiration de ce genre. Aujourd’hui, je ne pense pas que les institutions démocratiques soient sérieusement menacées en France – que le suffrage universel puisse être remis en question ou qu’un parti, élu ou non, soit susceptible d’accaparer le pouvoir après un coup d’État. Cependant, ce que je ressens, c’est que cette foi en l’humanité s’érode de toutes parts.
Les politiciens ont un rôle dans cette affaire. Ceux qui se prétendent défenseurs de l’humanité se sont souvent avérés hypocrites ou maladroits. D’autres cultivent au contraire la défiance, une vision profondément différentialiste qui fait que l’on ne perçoit pas le divin – ou, disons-le de manière séculière, l’extraordinaire, en tout humain, mais seulement chez certaines catégories de la population, qu’elles soient sociales, nationales ou ethniques. En fait, le mépris ou la soif de domination me paraissent être les émotions les plus menaçantes pour la culture démocratique. De ce point de vue-là, je suis inquiet. Car ces idées élémentaires, simples, que j’ai presque honte de rappeler ici, qui ont un fondement dans la métaphysique avant de prendre une forme politique, je ne vois pas beaucoup de dirigeants ou de responsables de parti pour les exprimer et les porter.
J’ai l’impression que nous avons aussi, dans le bain d’individualisme forcené où nous sommes immergés, un travail à faire sur nous-mêmes, une introspection et un effort à mener, afin de redevenir démocrates. Il s’agit nécessairement d’une tâche toujours recommencée.