“Cabane”, d’Abel Quentin : la catastrophe qui rend fou

Une recension de Michel Eltchaninoff, publié le

Comment vivre quand on démontre l’effondrement imminent de la civilisation industrielle mais que personne ne veut vous croire ? Mal, répond Abel Quentin qui imagine l’itinéraire des auteurs du rapport Meadows sur les limites de la croissance. Dans la Californie révoltée de la fin des années 1960, quelques jeunes scientifiques modélisent les scénarios du futur. Ils découvrent que notre monde est au bord de la catastrophe. Or la publication de leur rapport, en 1973, n’est suivie d’aucun effet. Quentin suit la trace des chercheurs. Le couple d’Américains Mildred et Eugene se grise du succès du rapport, s’engage, milite, mais est durement attaqué, puis carrément oublié. Il se lance dans l’élevage bio de cochons. Mais même les animaux sont ingrats. Le Français, balzacien en diable, utilise les outils scientifiques qu’il a mis en œuvre pour faire fortune… dans l’industrie pétrolière. Quant à Johannes Gudsonn, mathématicien norvégien génial et hautain, il disparaît. Ni martyr ni Judas, sera-t-il le Messie de l’apocalypse à venir ? Après avoir côtoyé Arne Næss et les activistes de l’écologie profonde, il se convainc que l’urbanisation et la natalité sont les cancers de la planète. Il sombre dans le délire ésotérique mais entend appliquer coûte que coûte les conclusions logiques du rapport. Cette fresque cruelle tourne autour d’une question entêtante : pourquoi faisons-nous comme si de rien n’était, alors que la catastrophe est déjà là ? La réponse ne peut être que romanesque. Chaque personnage, auteur ou lecteur du fameux rapport, reste enfermé dans sa zone d’intérêts ou de représentations. Nous voulons surtout ne pas voir. Et si, comme Johannes, nous décidons d’aller au bout du raisonnement, nous risquons la folie. Ce roman, aussi ambitieux et sombre que Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, montre que le déni est toujours plus puissant que la prise de conscience. 

Sur le même sujet




Le fil
7 min
Octave Larmagnac-Matheron

Au Canada, de plus en plus de réserves naturelles sont gérées par des communautés indigènes, en collaboration avec des scientifiques formés selon les canons…

La pensée des Inuits face au changement climatique

Article
12 min
Alexandre Lacroix

La déplétion des écosystèmes terrestres et le réchauffement climatique secouent l’esthétique environnementale, une discipline méconnue qui a pris son essor il y a quelques décennies. Et posent une question de fond : notre…