Dialogue

Jean-Pierre Dupuy-Abel Quentin : action contre la fin… du monde

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Jean-Pierre Dupuy-Abel Quentin : action contre la fin… du monde

Jean-pierre Dupuy et Abel Quentin. © Patrice normand / Leextra pour PM

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Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine « Que puis-je savoir de l’autre ? », en kiosque le 05 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec Cabane, Abel Quentin a signé l’un des romans les plus remarqués de l’année. Il y met en scène le destin des auteurs – fictifs – du rapport – bien réel – du Club de Rome sur les limites à la croissance paru en 1972. Un texte majeur, parmi les premiers à alerter sur la crise écologique liée à l’activité humaine… et accueilli à l’époque avec scepticisme. L’écrivain dialogue ici avec le penseur du « catastrophisme éclairé », Jean-Pierre Dupuy, qui n’a cessé de déployer une réflexion radicale sur les dangers d’effondrement qui nous menacent. Et si le philosophe était, à sa manière, un personnage du roman d’Abel Quentin ?

 

Abel Quentin : Je ne me suis intéressé que tardivement à l’écologie. J’ai longtemps écouté ses arguments d’une oreille distraite, paresseuse. Puis, peu à peu, cette léthargie mentale a laissé place à une angoisse diffuse, le sentiment d’une intensification des crises, de l’approche d’un seuil de bascule… Vers quoi ? Ce n’était pas clair. Pendant le premier confinement, j’ai essayé d’écrire un récit dystopique sur une France d’après l’effondrement. Ce n’était pas concluant, j’ai laissé tomber. Puis j’ai lu le rapport du Club de Rome sur les limites à la croissance. Ce texte a clarifié beaucoup de choses pour moi : il expose de façon claire les interconnexions entre les différents aspects du système-monde ainsi que les conséquences d’un dépassement des limites physiques de la planète. Les rédacteurs du rapport s’interdisent toute inflation verbale, toute formule facile. Leur langage est celui de la rationalité scientifique. J’ai alors eu l’idée d’écrire sur ces scientifiques confrontés à l’incrédulité générale. Cela m’a permis aussi de sortir d’une impasse littéraire, car écrire une dystopie ne fonctionnait pas. Au fond, comme la plupart de mes personnages, je n’arrive pas vraiment à me figurer la catastrophe. J’ai donc préféré arrêter mon livre là où commence l’anticipation, et réinventer la vie de ces quatre personnages de chercheurs. 

 

Jean-Pierre Dupuy : Votre roman m’a bluffé. C’est un véritable « page turner ». Mais je l’ai lu très lentement, en prenant des notes, parce que j’ai rapidement eu l’impression qu’il avait été écrit pour moi. J’ai noté au moins trente-cinq points d’intersection entre le récit que vous faites de la vie des rédacteurs du rapport Meadows et la mienne. Pourtant, je ne suis ni le couple d’Américains dépressifs du roman, ni le Français cynique, ni le Norvégien devenu fou !

 

A. Q. : Je vous confirme qu’ils sont de pures créatures de fiction… Mais cette idée de « points d’intersection » me plaît : cela veut dire que les personnages, à défaut d’être réels, sont vraisemblables. Quand je travaille un personnage, même si je me renseigne parfois sur des trajectoires réelles, je me demande surtout si ce personnage pourrait exister. 

 

J.-P. D. : C’est tout de même étonnant. Comme votre personnage français, Quérillot, j’ai fait ma classe préparatoire au lycée Saint-Louis à Paris, puis j’ai fait Polytechnique et suis sorti, comme lui encore, dans le corps des Mines…

 

A. Q. : Mais Quérillot, après avoir participé à un rapport scientifique concluant à l’impasse de la croissance, a décidé ensuite de trahir la cause écologique de manière spectaculaire en se mettant à travailler dans un groupe pétrolier. Vous, qui avez eu la même formation que lui, n’avez pas quitté la recherche, bien au contraire.

 

J.-P. D. : En effet, j’ai décidé de faire de la recherche en mathématiques appliquées à l’économie. Je suis d’ailleurs resté un mathématicien dans l’âme. À mes yeux, les mathématiques, ce n’est pas du tout le calcul, comme le pense Heidegger, mais la reconnaissance des formes pures. Je me rapproche donc davantage d’un autre personnage de votre roman, le Norvégien Gudson, qui a la même approche de cette discipline et qui croit qu’un monde mathématique existe sous le monde visible. Même si moi, contrairement à lui, je n’ai pas l’intention de tuer la moitié de la population humaine. En tout cas, pas encore…

 

A. Q. : J’espère bien ! Mais ce qui me fascine, ce sont ces personnalités qui ont connu, au début des années 1970, des bifurcations radicales. Pensez au mathématicien Alexandre Grothendieck. Il est l’un des plus grands mathématiciens de son époque. Or, dans ces années-là, il quitte subitement l’univers académique et se demande ouvertement s’il faut arrêter la recherche, avant d’aller vivre en communauté, dans le sud de la France. Vous, qui venez du temple de la rationalité scientifique, vous vous êtes également révolté, non pas contre la science, mais contre tous ceux qui, en perpétuant une pensée qui faisant l’impasse sur les limites physiques et naturelles aux activités humaines, ont légitimé le déni écologique. Vous vous êtes affranchi de la pensée économique orthodoxe.

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