Théâtre
“Le Cid” par la troupe de la Comédie-Française au théâtre de la Porte Saint-Martin : Corneille a chaud au cœur
Le Cid, tragi-comédie de Racine mise en scène par Denis Podalydès. © JeanLouisFernandez
Par le prompt renfort de la troupe de la Comédie-Française, combien de spectateurs arriveront à bon port – et au théâtre de la Porte Saint-Martin – pour assister à cette adaptation enlevée du Cid ? Cédric Enjalbert va, court, vole… et s’enthousiasme !
« “Va, je ne te hais point”, “À vaincre sans péril on triomphe sans gloire”, “Nous partîmes cinq cents”, “Cette obscure clarté qui tombe des étoiles”… J’avais oublié combien Le Cid regorge de répliques entrées dans notre mémoire collective. Dans la mise en scène magistrale qu’il en propose, Denis Podalydès les fait sonner et magnifie toute la dimension tragicomique de la pièce. Car non seulement ce chef-d’oeuvre commence par un drame et finit bien, selon la définition du genre, mais il exalte aussi les sentiments impurs, brise la règle des trois unités, joue des excès et des ruptures – ce que lui ont reproché, d’ailleurs, les garants de la bienséance. Ces éclats peuvent aller jusqu’à faire rire, ici. Et c’est tant mieux ! Ce sont deux heures trente sans entracte qui courent, volent et nous changent les idées, dans ce décor andalou, opulent comme le sont les costumes.
Tambour battant
La remarquable troupe de la Comédie-Française va tambour battant. Lorsque Rodrigue (incarné par Benjamin Lavernhe, très inspiré) narre sa victoire sur les Maures, à califourchon sur un cheval, il frappe en effet deux caisses claires dans un nuage de fumée (photo), emporté par son récit, de tout cœur. Cœur ! Voici bien l’enjeu de cette histoire d’amour retenue par un dilemme moral, où se jouent l’honneur et la gloire. Pour rappel : Rodrigue et Chimène (Suliane Brahim) s’aiment, et leurs parents acquiescent à leur union… jusqu’à ce qu’un différend éclate entre Don Diègue (l’excellent Didier Sandre) et Don Gomès (Christian Gonon), leurs pères respectifs, à propos d’un titre qu’ils se disputent auprès du roi de Castille. Le premier subit l’affront du second et demande à être vengé par son fils, qui tue l’offenseur. Chimène doit réclamer à son tour vengeance… et la tête de son amant.
Tréteaux des passions de l’âme
Le déchirement cornélien concerne ainsi moins la morale contre les sentiments que l’interprétation que l’on donne au cœur (mentionné plus d’une trentaine de fois dans la pièce), à une époque où le médecin William Harvey découvre le fonctionnement de l’organe et de la circulation sanguine, en 1628. Dans son traité des Passions de l’âme (1649), René Descartes note lui qu’“il y a une chaleur continuelle en notre cœur, qui est une espèce de feu que le sang des veines entretient, et ce feu est le principe corporel de tous les mouvements de nos membres”. Le cœur désigne donc à la fois l’organe par lequel le sang circule, le siège de l’amour et celui du courage aristocratique, de l’honneur – “Rodrigue as-tu du cœur ?” s’inquiète Don Diègue, quand il lui demande de laver l’affront. Il en a pour son père et il en a pour Chimène, qui en a bien pour lui, comme elle le confie à l’acte III :
“Rodrigue dans mon cœur combat encore mon père. […]
Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
Il déchire mon cœur sans partager mon âme.”
Ce qu’on appelle avoir un cœur de pierre… Corneille ! »
Le Cid, tragicomédie de Pierre Corneille, mise en scène par Denis Podalydès, avec la troupe de la Comédie-Française. Au Théâtre de la Porte Saint-Martin (18, boulevard Saint-Martin, Paris Xe), et au cinéma le 26/04 à 15h en direct dans toute la France.
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