Pop culture

Le fourmillement philosophique des Pokémon

Temps de lecture : 8 min

Le fourmillement philosophique des Pokémon

De g. à dr. et de haut en bas : les Pokémon Bulbizarre, Dracaufeu, Ectoplasma, Pikachu, Évoli et Rondoudou. © Game Freak/Nintendo/Creatures

Cet article est réservé aux abonnés.

Sorti en 1996 sur la console portable Game Boy, le jeu Pokémon, licence la plus lucrative de l’histoire, fête ses 30 ans. Loin d’être une simple lubie enfantine, cet univers riche comprend de multiples inspirations, complexes et mystérieuses. Devy Benoît s’est donné pour défi d’en révéler l’insoupçonnée substantifique moelle.


La théogonie des Pokémon

L’univers des Pokémon est d’abord empreint d’une thèse créationniste. Parmi toutes ses créatures, certaines occupent une place unique, puisqu’elles sont les seules représentantes de leur espèce et que leurs pouvoirs sans pareil les érigent au rang de divinités. L’une d’entre elle est d’ailleurs à l’origine de la création de leur monde, voire de l’Univers tout entier : « Arceus », nom composé du grec ancien Arkhè (ἀρχή, le principe, le pouvoir) et du latin deus (dieu). Arceus engendre les autres divinités qui vont créer l’eau et la terre, la matière dans son ensemble, l’esprit, les continents, etc., jusqu’à l’apparition des êtres humains et des espèces communes des Pokémon.

Dans les jeux vidéo, le récit de la création est consultable dans les archives d’une bibliothèque, la « bibliothèque de Joliberges » :

“Au commencement, il n’y avait qu’un tourbillon de chaos. Et au cœur du chaos, où toutes choses ne font plus qu’une, un Œuf apparut. De cet Œuf tombé du vortex naquit l’être originel. [...] Une fois le monde créé, l’être originel plongea dans un sommeil profond...”

La création du monde selon le jeu Pokémon

Cette cosmogonie semble mélanger plusieurs imaginaires philosophiques. Le chaos primordial évoque la Théogonie d’Hésiode, dans laquelle il est dit qu’« au commencement exista le Chaos » et où l’on retrouve aussi un engendrement en cascade des divinités primordiales. Mais aussitôt, l’idée d’un Œuf originel « où toutes choses ne font plus qu’une » nous ramène à la philosophie d’Empédocle, qui mentionne dans ses fragments Sur la nature (Perì phýseôs), un état du cosmos nommé Sphairos, totalité homogène de l’être unifié sous l’action de l’Amour (Philotès). Enfin, l’idée que le démiurge se retire dans un sommeil profond après avoir créé l’Univers rappelle l’architecte distant du déisme ou d’autres traditions religieuses. La création continue de fonctionner même en l’absence de son créateur. Un message subliminal pour nous rassurer sur notre capacité à vivre après la mort ? 

Cet article est réservé aux abonnés