La lettre du mercredi
Le Pen dû aux morts
Rassemblement Place de la République « pour célébrer » la mort de Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national d'extrême droite français, à Paris, France, le 7 janvier 2025. ©Ameer Alhalbi / Anadolu / AFP
« Quelques secondes d’hésitation : “Se réjouir de la mort de quelqu’un, c’est mal, non ? Oh ! et puis m****.” Hier, la bête est morte, annonce ironiquement lâchée en pleine célébration des 10 ans des attentats à la rédaction de Charlie Hebdo, et c’est un flot de blagues et de mèmes joyeux qui a envahi les réseaux sociaux. Un “apéro géant” est même improvisé place de la République à Paris, histoire de trinquer ensemble pour de vrai. En plus, il a fait beau toute la journée. Un nouvel exemple de joie mauvaise ?
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Marquée par une commémoration, la journée promettait d’être solennelle et recueillie, forcément triste. Et voilà que cette étrange collision d’actualités permet de ressortir les dessins de Charb et de Cabu consacrés au “Vieux” : ça ne prend pas de pincettes, c’est de l’humour qui tache et qui se passe des euphémismes interchangeables du type “figure marquante de la politique française”. On croirait presque que les trublions assassinés sont encore là, le crayon prêt à réagir et à se réjouir. D’une certaine façon, ils auront eu le dernier mot sur celui dont les propos orduriers avaient nourri tant de caricatures.
Il y a tellement peu de raisons d’être de bonne humeur ces derniers temps, qu’il faut croire que la moindre occasion est à saisir. Pour ma part, j’ai cessé d’espérer quoi que ce soit pour la nouvelle année, voire pour toute cette décennie 2020. Trump vient d’être réélu, la guerre est toujours en cours en Ukraine, ainsi qu’un massacre à Gaza, et François Bayrou est notre Premier ministre : à mon avis, on a vu tableau plus engageant. On aimerait bien prendre les lunettes de Leibniz et se dire que tout cela s’imbrique dans un vaste plan parfaitement organisé destiné à bâtir le meilleur des mondes, mais depuis ma condition de modeste monade, je suis franchement dépassée.
Alors cette urgence à s’emparer de la moindre bonne nouvelle, je la comprends. La joie mauvaise – ou Schadenfreude, si on veut faire chic, le concept ayant été davantage creusé par des penseurs allemands comme Nietzsche et Schopenhauer, qui avaient franchement une tête à savoir de quoi ils parlaient – consiste à se réjouir du malheur d’autrui avec un fond de ressentiment et d’envie. C’est le sentiment qui s’empare de vous lorsque ce collègue toujours mieux sapé et plus frais que vous marche accidentellement sur une crotte de chien. Mais dans le cas de Jean-Marie Le Pen, peu de chance qu’il soit question de convoitise.
Le millier de personnes qui se sont rassemblées hier pour chanter des slogans antifa n’espéraient pas secrètement défendre d’aussi “brillantes” idées, avec la sensation qu’elles auraient pu faire bien mieux. Elles n’étaient pas non plus dupes de la signification de cette disparition : même sans victoire électorale personnelle, les idées tout juste édulcorées du patriarche ont fait leur chemin, au point que le Rassemblement national fait désormais la pluie et le beau temps sur la composition d’un gouvernement. Il se pourrait même que le silence définitif de celui qui embarrassait jusqu’à son entourage lorsqu’il l’ouvrait achève l’entreprise de dédiabolisation entamée par sa fille. Le diable n’est plus, il peut désormais rester planqué entre quelques pages d’un livre d’histoire qu’on se gardera d’ouvrir trop souvent, dans l’espoir peut-être qu’il en devienne un détail. Avec un peu de chance, on oubliera presque que ce fut un parti de “SS aux petits pieds”, comme le disait Simone Veil en 1979. Alors pas de quoi être soulagé. Juste la joie fugace de ceux qui restent face à celui qui finit (enfin !) dans la tombe où il espérait en envoyer tant. Hier soir, les crouilles et les pédés ont dansé – à vrai dire, il aurait eu mauvais jeu de s’en étonner. »