Le philosophe selon Woody Allen, irrationnel malgré lui

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Le philosophe selon Woody Allen, irrationnel malgré lui

© Mars Distribution

Existe-t-il une philosophie de vie? Partant de cette question, Woody Allen met en branle une machine tragi-comique qui démontre avec pétulance l’absurdité d’une existence guidée par des choix rationnels. “L’Homme irrationnel” sort en salles le 14 octobre 2015.

Acariâtre, brillant, dépressif, cynique, lunaire, alcoolique… Le philosophe selon Woody Allen n’a rien du vieux sage placide. Il condense plutôt tous les clichés de l’universitaire parasitaire joliment paumé dans le ciel des Idées. Ainsi d’Abe Lucas, magistralement interprété par Joaquin Phoenix dans L’Homme irrationnel, en salles le 14 octobre 2015. Avec son nom d’extraterrestre, son t-shirt défraîchi sous sa chemise ouverte et ses yeux bas, le quadragénaire est nommé à la chaire de philosophie d’une prestigieuse université américaine, avec le désespoir pour seul bagage.


 

Le prof n’est pas avare de leçons existentielles bien qu’il ne soit lui-même plus capable d’aucune action. Pas à un paradoxe près, il met d’emblée en garde ses étudiants, ainsi qu’une étudiante qu’il charme (Emma Stone), déclarant doctement, comme un avertissement pour lui-même : « Il y a une différence entre un monde théorique de philosophie à la con et la vraie vie. »  Soit.

De l’action, voilà précisément ce qui manque à Abe Lucas pour donner forme à sa vie… jusqu’à ce qu’un événement exceptionnel mette enfin ses modèles philosophiques à l’épreuve et oriente le sens à son existence, là où l’engagement politique, l’enseignement et même la sexualité ont échoué. La grande farce philosophico-tragi-burlesque à la Woody Allen s’enclenche alors, et les éléments s’enchaînent si rapidement que plus personne n’en maîtrise finalement la mécanique. Serait-ce donc la seule option adoptée par Woody Allen sur le monde, cette idée que le « réel est plus fort que toi », pour reprendre la formule de Baudrillard ? Une hypothèse guère surprenante s’agissant du cinéaste qui a fait de la chance le ressort de ses films et de la malchance le contrepoint des calculs les mieux conçus, allant cette fois-ci jusqu’à faire passer le philosophe le plus réfléchi pour un homme irrationnel malgré lui.


Woody Allen, Emma Stones et Joaquin Phoenix

L'espièglerie du réalisateur n’épargne personne. Philosophes en carton-pâte, idéalistes dangereux, femmes rangées rêvant leurs châteaux en Espagne, fils de bonne famille dupes des jeunes filles en fleur : tous naviguent à vue dans le brouillard des idées, tantôt toutes faites, tantôt très tordues. Elles sont empruntées à Kant, Arendt, Heidegger ou Simone de Beauvoir, plus ou moins grossièrement... De la pensée toute prête tournée en dérision, dont on comprend qu'il serait vain de vouloir faire un mode d’emploi à usage personnel. Que reste-t-il, alors, pour s’orienter dans l’existence, sinon une sagesse intuitive, au sentiment? Rien, évidemment, car des bons sentiments Woody Allen se moque aussi!

Abe Lucas, pris les pieds dans le tapis de la philosophie, embarqué dans une sombre et cocasse histoire de meurtre, finit tout de même par s’inquiéter, dans un tourbillon de pensée digne de Kierkegaard, de la difficulté des choix de vie : « De quoi s’agit-il au fond ? De morale ? De choix ? D’esthétique ? Du caractère aléatoire de nos vies ? » Du caractère aléatoire de nos vies, assurément. En multipliant les pirouettes morales les plus aventureuses, Woody Allen tisse une comédie acrobatique, jonglant avec les principes de la philosophie pour orchester un numéro joyeusement absurde et délectable. 

L’Homme irrationnel, un film de Woody Allen, avec notamment Joaquin Phoenix et Emma Stone. En salles le 14 octobre 2015