Un grand concept expliqué
Le “rasoir d’Ockham”, c’est quoi ?
Guillaume d’Ockham, par le vitrailliste Lawrence Lee (1909-2011). © Domaine public
Loin de désigner l’outil avec lequel ce frère franciscain formé à Oxford, penseur majeur du Moyen Âge, se coupait les poils de barbe, le « rasoir d’Ockham » est une expression imagée pour résumer sa méthode philosophique. Elle invite à ne pas multiplier les entités sans nécessité et signale toute une mentalité caractéristique de la philosophie anglo-saxonne jusqu’à aujourd’hui. Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, nous l’explique… sans s’arracher les cheveux.
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Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?
On appelle « rasoir d’Ockham » le principe de parcimonie (ou de simplicité) qui se déduit de l’œuvre de Guillaume d’Ockham (v.1285-1347). Celui-ci écrit en effet dans sa Somme de logique (1323) :
“On ne doit pas postuler des causes ni multiplier les explications au-delà de ce qui est nécessaire pour rendre compte des phénomènes” (I, 12)
Une phrase qui précise ce qu’on pouvait déjà lire dans son œuvre la plus célèbre : le Commentaire sur les Sentences (1319).
“Il est vain de faire par plusieurs choses ce que l’on peut faire par moins” (Livre I, distinction 27, question 2)
Au commencement était le Verbe
C’est à l’occasion de la querelle des universaux (la plus célèbre querelle philosophique du Moyen Âge) que Guillaume d’Ockham avance ce critère méthodologique. Rappelons que la querelle des universaux portait sur la question suivante : les universaux (par exemple l’idée de cheval) existent-ils réellement ou ne sont-ils que des concepts, voire de simples mots dans notre esprit ? Ockham optait pour la troisième solution, dite nominaliste. Il s’opposait aussi bien à la position réaliste défendue par Thomas d’Aquin pour qui les universaux, choses extra-mentales, existent indépendamment des individus, qu’à la position conceptualiste soutenue par Abélard qui affirmait que les universaux existent seulement dans l’esprit comme concepts, mais ont un fondement réel dans la ressemblance des choses. Pour Ockham, réalistes et conceptualistes postulaient inutilement l’existence d’entités qui n’ajoutent rien à la connaissance des universaux et même l’encombrent. Pour reconnaître un cheval comme cheval, nul besoin de « chevalité » ; il suffit de le nommer ! car les noms, et eux seuls, ont le pouvoir de signifier plusieurs individus : « Rien n’est universel sauf un signe » (Somme de logique, I, 14). Plutôt qu’à la connaissance abstractive du général, Ockham s’intéressait à la connaissance intuitive du singulier car l’essence ne peut être saisie indépendamment de l’être réel (seul existe ce cheval-ci). D’où le rejet de ce qui interfère entre le signe et la chose.
Du simple au vrai
Le rasoir d’Ockham consiste donc, quand cela est possible, à débarrasser la connaissance d’abstractions inutiles. Berkeley, Hume et surtout les logiciens Russell, Wittgenstein et Quine, pour ne citer que les penseurs anglo-saxons les plus connus, s’en souviendront. Ils feront du rasoir un instrument d’hygiène philosophique, un moyen de refonder la philosophie à partir de la critique de ses origines, en l’occurrence du monde intelligible platonicien, Quine proposant de « raser la barbe de Platon avec le rasoir d’Ockham ». Ce principe d’économie qui s’attache à rejeter les hypothèses surnuméraires, Guillaume d’Ockham, lui, l’aura utilisé pour réduire les 10 catégories d’Aristote à une seule (la substance, les autres n’étant que des noms) et surtout pour simplifier la théologie en critiquant notamment les cinq preuves de l’existence de Dieu proposées par Thomas d’Aquin et, d’une manière plus générale, les spéculations qui éloignent de la foi (ce qui pèsera dans sa condamnation pour hérésie par le pape).
“On devrait tout rendre aussi simple que possible, mais pas plus”
Mais si pour Russell le rasoir d’Ockham est « la maxime méthodologique suprême lorsqu’on philosophe » (Sur la nature de l’accointance, 1914), le principe de parcimonie ne fait pas l’unanimité en science car la vérité n’est pas synonyme de simplicité, celle-ci n’étant toujours, aux yeux de Bachelard qu’« une fausse clarté » (Le Nouvel Esprit scientifique, 1934). Si en physique le rasoir d’Ockham a pu servir Newton (et son fameux « je ne forge pas d’hypothèses »), voire Einstein qui l’utilisa pour congédier le concept d’éther dans sa théorisation de la relativité restreinte, le même Einstein disait qu’« on devrait tout rendre aussi simple que possible, mais pas plus ». D’où l’on peut conclure que le rasoir d’Ockham permet de choisir quelle conjecture privilégier en priorité en sciences – en l’occurrence la plus simple – mais il ne fait pas de la simplicité ou de l’économie le critère du vrai.