La lettre du mardi
Le seum de septembre
Nantes (44), le 8 septembre 2025. Des manifestants devant l’hôtel de ville de Nantes, après l’échec du Premier ministre François Bayrou à obtenir la confiance de la majorité des députés lors d’un vote à l'Assemblée nationale. © Stéphane Mahé/Reuters
« Et si les Français avaient le seum ? Ni fumasse, ni franchement jouasse, la centaine de personnes rassemblées hier soir devant la mairie du XIXe arrondissement de Paris a tout juste émis quelques applaudissements à l’annonce de la démission de François Bayrou, trinquant timidement avec quelques gobelets en plastique. On a vu pot de départ – voire enterrement – plus festif.
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Sur les boucles Telegram où se prépare la mobilisation du 10 septembre, il était question d’offrir un “pot de départ” au Premier ministre devant toutes les mairies de France. À la punition budgétaire annoncée, les citoyens ont voulu opposer la fête. Mais il semble que même les plus farouches opposants à la politique gouvernementale n’avaient pas vraiment la tête à ça. Malgré la présence de la député européenne LFI Manon Aubry qui a tenté de galvaniser la foule en remarquant que c’est bien “la première fois qu’on obtient une victoire avant même la première journée de mobilisation”, et celle d’un DJ mandaté par le collectif Nuit insoumise, l’ambiance n’y était pas. Les quelques quilles et canettes ouvertes n’y ont rien changé, et les riverains qui avaient pris la peine de se déplacer affichaient des mines plutôt inquiètes. Il faut dire que quelques minutes plus tôt, l’agression verbale d’une enseignante qui portait un drapeau palestinien par un pro-Netanyahou fanatique a quelque peu refroidi l’atmosphère. L’homme s’est en effet mis à hurler : “Gaza sera rasé, rayé de la carte, vive Israël !”, en la menaçant physiquement, avant d’être rapidement chassé par les autres participants. De quoi sans doute expliquer en partie l’abattement mêlé de colère qui semblait dominer hier.
Avouez-le : quelle que soit votre sensibilité politique, vous l’avez déjà ressenti, ce cocktail d’émotions qui vous fait marcher sur une crête étrange entre la possibilité d’une déprime abyssale et l’envie de tout casser. À chaque fois que les efforts fournis au travail n’apportent aucune gratification, verbale ou salariale ; à chaque fois que vous vous pliez à une injonction genrée en vous disant qu’ainsi vous aurez au moins la paix, mais que ce ne sont que davantage de violences et de discriminations qui vous tombent dessus ; à chaque fois que vous persistez à “relationner” avec des hommes – coucou les filles – et que tout ce que vous obtenez, c’est un énième ghosting ou gaslighting, voire des tentatives d’emprise ; à chaque fois que vous êtes à découvert dès le 10 du mois après avoir seulement payé votre loyer et vos factures : il est là, qui pointe son nez. C’est le fameux seum, une émotion qui me paraît bien mieux caractériser ce moment politique d’entre-deux que le ressentiment.
Ce dernier a été largement sollicité pour expliquer les dernières mobilisations sociales d’ampleur, de la crise des Gilets jaunes au mouvement contre la réforme des retraites. Nietzsche fait du ressentiment le principal mode d’existence des faibles : se comparant à ceux qui ont tout, richesse matérielle et sagacité intellectuelle, lesdits faibles éprouvent envie et sentiment de dépossession, blâmant des ennemis imaginaires de leur propre médiocrité. Le philosophe ne nie pas la qualité de la souffrance éprouvée, mais il récuse la recherche d’un coupable qui “sous n’importe quel prétexte” puisse servir à “décharger ses passions”, comme il l’analyse dans sa Généalogie de la morale (1887). Le ressentiment est par ailleurs selon lui incompatible avec la possibilité de l’action, puisqu’à coupable imaginaire correspond toujours une “vengeance imaginaire”. Identifier le ressentiment comme moteur de mobilisations politiques semble donc plutôt contradictoire voire carrément méprisant. Les coupables de la hausse des inégalités et de la dégradation des services publics sont en effet bien loin d’être imaginaires.
Plutôt que le ressentiment, le “seum”, ce petit mot d’argot venu de l’arabe, me paraît donc bien plus pertinent pour penser les jours à venir. Il plane à ce point dans l’atmosphère que des amis en ont fait un petit festival musical cet été, le “Summer of seum”, destiné à conjurer les “cauchemars trumpisto-génocido-féminicido-retaillo-racistes”. Défini par le dictionnaire Larousse comme “un vif ressentiment mêlé d’écœurement”, le seum semble partager de nombreux points communs avec son cousin nietzschéen. Et pourtant, dire “j’ai le seum”, c’est plutôt exprimer la sensation de s’être fait embobiner, d’avoir été floué, arnaqué, et de ne pas mériter la mauvaise blague ou le mauvais sort qui nous est joué. Le seum exprime certes un sentiment d’injustice, celui d’être lésé de quelque chose dont le voisin dispose, mais avec la claire conscience d’avoir été le dindon d’une farce qui nous dépasse. On n’a pas le seum d’avoir perdu quand le jeu a été fair-play et qu’on a objectivement moins bien joué que l’équipe adverse – on est juste déçu. Le seum, c’est donc l’effet que produit le poids des structures – celles du capital, du patriarcat, des classes possédantes qui confisquent les richesses en organisant leur reproduction en vase clos – et non pas le résultat d’un échec personnel. À répétition, il s’exprime comme une fatigue, voire une dévitalisation. L’incertitude qui plane sur la journée de demain tient tout de la posture d’équilibriste du seumard : entre s’affaisser et tout brûler, tout est possible. »