Livres / Le billet de Martin Legros
“Les Rebelles magnifiques” : le romantisme retrouvé
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Cet article est issu du numéro 178 de Philosophie magazine « Comment cultiver la bonne humeur ? », en kiosque le 21 mars 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
On se le représente comme un mouvement philosophique qui serait né en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle, en réaction contre les Lumières et la Révolution française, avec des penseurs comme Novalis, Herder ou les frères Schlegel qui s’opposent à un monde désenchanté par la raison instrumentale et exaltent les traditions nationales, l’esprit d’un peuple (Volkgeist), le mystère du divin. C’est une vision différente que propose Andrea Wulf dans Les Rebelles magnifiques (Noir sur Blanc). Cet essai de près de 500 pages se lit comme un roman d’aventures, où le surgissement d’une nouvelle conception du monde s’enchevêtre aux destinées chaotiques, familiales et sentimentales de ses protagonistes. Il est le produit d’une enquête sur le lieu de naissance de toute cette aventure : la petite ville d’Iéna, en Thuringe, à 250 km de Berlin. C’est là qu’est née, entre 1795 et 1805, alors que les troupes françaises y avaient introduit le germe de la subversion, l’une des plus profondes révolutions culturelles de la modernité, qui essaimera ensuite en France avec Mme de Staël, Hugo et Lamartine, en Angleterre avec Coleridge ou Wordsworth, ou aux États-Unis avec Thoreau ou Emerson. Au-delà des arts et de la pensée, c’est de nous qu’il s’agit : « Ce qui s’est passé au cours de ces quelques années nous influence toujours. Nous pensons avec les esprits de ces penseurs révolutionnaires, nous voyons avec leur imagination et ressentons leurs émotions. » En adoptant une focale géographique et en mettant en évidence le rôle des femmes, telle Caroline Michaelis-Böhmer-Schlegel, épouse de Schlegel puis de Schelling, qui en fut la grande muse organisatrice, Wulf infléchit, grâce à cette focale géographique, notre vision du romantisme. Elle fait de Fichte, habituellement classé dans les Lumières, l’initiateur, lui qui fut professeur à Iéna dès 1793 et enflamma les esprits, tel un « Bonaparte de la philosophie », de son enthousiasme idéaliste. Et surtout, elle montre que loin de la vision conservatrice et réactionnaire qu’on s’en est faite, le premier romantisme fut individualiste et révolutionnaire. « Ce groupe d’écrivains, de poètes et de penseurs changea la façon dont nous concevons le monde en plaçant le Moi au centre de tout. Ce faisant, ils libèrent l’esprit du corset des doctrines, des règles et des injonctions. » Ne sommes-nous pas les héritiers de ce romantisme-là ?