Lettre d'amour
Lettre d’amour : Héloïse à Abélard
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Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine « L’amour au XXIe siècle », en kiosque le 20 juin 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Abélard est le professeur d’Héloïse quand leur amour est découvert. Afin d’obtenir le pardon, il épouse son amante – secrètement pour préserver sa carrière. Il la pousse finalement à devenir religieuse... ce qui rend furieux le tuteur d’Héloïse, qui le fait émasculer. Abélard rejoint lui aussi les ordres et meurt en 1142. Vingt-deux ans plus tard, Héloïse est inhumée à ses côtés.
« Tu sais, mon bien‑aimé, et tous le savent, combien j’ai perdu en toi ; tu sais dans quelles terribles circonstances l’indignité d’une trahison publique m’arracha au siècle en même temps que toi ; et je souffre incomparablement plus de la manière dont je t’ai perdu que de ta perte même. Plus grand est l’objet de la douleur, plus grands doivent être les remèdes de la consolation. Toi seul, et non un autre, toi seul, qui seul es la cause de ma douleur, m’apporteras la grâce de la consolation. Toi seul, qui m’as contristée, pourras me rendre la joie, ou du moins soulager ma peine. Toi seul me le dois, car aveuglément j’ai accompli toutes tes volontés, au point que j’eus, ne pouvant me décider à t’opposer la moindre résistance, le courage de me perdre moi‑même, sur ton ordre. Bien plus, mon amour, par un effet incroyable, s’est tourné en tel délire qu’il s’enleva, sans espoir de le recouvrer jamais, à lui‑même l’unique objet de son désir, le jour où pour t’obéir je pris l’habit et acceptai de changer de cœur. Je te prouvai ainsi que tu règnes en seul maître sur mon âme comme sur mon corps. Dieu le sait, je n’ai cherché en toi que toi‑même. C’est toi seul que je désirais, non ce qui t’appartenait ou ce que tu représentes. Je n’attendais ni mariage ni avantages matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés, mais je n’ai cherché, tu le sais bien, qu’à satisfaire les tiennes. Le nom d’épouse paraît plus sacré et plus fort ; pourtant celui d’amie m’a toujours été plus doux. J’aurais aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu’en m’humiliant davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie Tu ne l’as pas complètement oublié. Dans cette lettre de consolation à ton ami, tu as bien voulu exposer toi‑même quelques‑unes des raisons que j’invoquais pour te détourner de cette malheureuse union. Pourtant, tu as passé sous silence la plupart de celles qui me faisaient préférer l’amour au mariage, et la liberté au lien. J’en prends Dieu à témoin : Auguste même, le maître du monde, eût‑il daigné demander ma main et m’assurer à jamais l’empire de l’univers, j’aurais trouvé plus doux et plus noble de conserver le nom de courtisane auprès de toi que de prendre celui d’impératrice avec lui ! La vraie grandeur humaine ne provient ni de la richesse ni de la gloire : celle‑là est l’effet du hasard ; celle‑ci, de la vertu. La femme qui préfère épouser un riche plutôt qu’un pauvre se vend à lui et aime en son mari plus ses biens que lui‑même. Celle qu’une telle convoitise pousse au mariage mérite un paiement plus que de rameur. Elle s’attache moins, en effet, à un être humain qu’à des choses ; si l’occasion s’en présentait, elle se prostituerait certainement à un plus riche encore. Telle est, selon toute évidence, la pensée de la sage Aspasie, dans la conversation que rapporte Eschine, disciple de Socrate : ayant tenté de réconcilier Xénophon et sa femme, elle achève son discours en ces termes : “Si vous parvenez à devenir l’un et l’autre l’homme le plus vertueux la femme la plus aimable du monde, vous aurez désormais pour seule ambition, ne connaîtrez d’autre vertueux désir, que d’être le mari de la meilleure des femmes, la femme du meilleur des maris.” Pieuse opinion et mieux que philosophique, dictée par une haute sagesse plus que par des théories ! Pieuse erreur, bienheureux mensonge, entre époux, que celui où une affection parfaite croit garder le bien conjugal par la pudeur de l’âme plus que par la continence des corps ! »