La lettre du jeudi
L’exception e(s)t la règle
© Nanzeeba Ibnat/iStockphoto
« Vous connaissez l’histoire ? Le roi est nu. On dit pour sa défense que des charlatans l’ont persuadé qu’il portait en réalité des vêtements extraordinaires, mais je n’en crois rien. C’est juste un vieux salaud qui s’exhibe devant une assemblée qui n’ose rien dire. Le conte d’Andersen, en somme, raconte comment une société refuse de voir le réel quand ça l’arrange. Et comment ledit réel revient en boomerang lorsque des enfants se mettent à parler. Bref, aujourd’hui, on parle sexe et violence avec, entre autres, le nouveau rapport de l’Inserm.
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Quand j’étais petit, dans mon milieu, les agressions sexuelles n’existaient pas vraiment. On entendait vaguement parler, en cour de récré, de tel exhibitionniste dans l’entrebâillement d’une porte cochère ou, au hasard d’une conversation captée chez les adultes, d’un ballet “rose” ou “bleu” – terminologie onctueuse d’une époque pour laquelle les viols de mineurs n’étaient pas forcément graves. Mais pour autant que ma mémoire ne me trahisse pas, tout cela était circonscrit, cantonné, réservé à la catégorie faits divers, rayon malades mentaux et obsédés. En bref, les agressions sexuelles vues par les yeux d’un garçonnet semblaient l’exception, pas la règle. Et lorsqu’un oncle pédophile s’invitait au repas du dimanche, ou si un surveillant sadique vous convoquait dans son bureau pour jouer de sa lanière en peau de phoque, c’était, au fond, dans l’ordre des choses. Nul ne s’avisait d’y voir du sexe. Quant aux agressions subies par les femmes sur la voie publique ou ailleurs, je n’ai pas souvenir que c’était un sujet.
Soixante ans plus tard, merci #MeToo, couche après couche, révélation après révélation, les violences sexuelles sont identifiées à tous les étages. Depuis lundi, j’ai lu pêle-mêle qu’au Royaume-Uni, l’archevêque de Canterbury a démissionné pour avoir dissimulé des violences sexuelles sur mineurs. Que le Premier ministre de la Nouvelle-Zélande a présenté ses excuses “officielles et sans réserves” pour les indignités subies dans des foyers pour enfants et hôpitaux psychiatriques par 200 000 Néo-Zélandais depuis les années cinquante – indignités qui vont des agressions sexuelles aux électrochocs en passant par la stérilisation et l’obligation faite à certaines mères de donner leurs propres enfants à l’adoption. Qu’une enquête du journal Libération souligne qu’il vaut mieux ne pas être une femme sur les chemins de Compostelle. Quant aux évêques de France, ils ont courageusement reporté aux calendes grecques la conclusion du dossier de l’accompagnement des victimes majeures de prêtres diocésains. Et je ne vous parle pas de Mazan, juste du rapport de l’Inserm selon lequel en 2023, 29,8% des femmes de 18 à 69 ans ont déclaré avoir subi un rapport forcé ou une tentative de rapport forcé, contre 15,9% en 2006. Autrement dit, les agressions sexuelles sont la règle plus que l’exception. Que dire de ce décentrement copernicien ? Pourquoi a-t-il fallu tant de temps pour voir l’invisible et nommer l’innommable ?
Les raisons sont multiples, mais pour ma part, j’en ai retenu une, après discussion ce week-end lors des Rencontres philosophiques d’Agen avec la philosophe Manon Garcia : Freud, a-t-elle expliqué, a noté que la plupart de ses patientes viennoises lui confiaient avoir été victimes du comportement incestueux de leurs pères respectifs. Elles étaient tellement unanimes que le psychanalyste, après avoir envisagé dans un premier temps que lesdits abus soient réels, préféra penser qu’il s’agissait de fantasmes dus à l’hystérie – le mot est victorien – desdites patientes. D’où la création d’un concept ad hoc totalisant, le complexe d’Œdipe. Mon propos n’est pas d’analyser cet aveuglement de Freud (Florence Rush en a été la pionnière aux États-Unis, en 1971). Simplement de (me) dire avec Wittgenstein que parfois nous suivons une idée fixe, commode, confortable, “une idée placée comme les lunettes sur notre nez, et ce que nous regardons, nous le voyons à travers elle. Nous ne songeons même pas à l’enlever”. Et qu’à tout le moins, il est urgent de nettoyer nos lunettes. »