Edito

L'oraison et la raison. L'édito de Sven Ortoli

Temps de lecture : 3 min

Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Le « miracle grec » désigne cette extraordinaire floraison au cours de laquelle des Grecs, en Attique et dans le Péloponnèse, en Italie du Sud et dans les îles Ioniennes, ont inventé… tout ou presque ce qui fonde notre monde : le droit, la monnaie, la démocratie, la philosophie, l’histoire, la science, le théâtre…

La formule naît sous la plume du philosophe Ernest Renan dans sa Prière sur l’Acropole où il exprime son émotion devant ce « lieu où la perfection existe » . Mais a-t-elle un sens ? Non, ont répondu Jean-Pierre Vernant et ses successeurs. « Miracle » est trop chargé, trop chrétien, trop simpliste ; il suggère un coup de foudre qui gomme l’histoire et la causalité, le voyage des idées et leur transformation. Dans sa fulgurante concision, il favorise une tendance fâcheuse à focaliser le regard sur cette seule Grèce, et sur l’acropole d’Athènes en particulier. Il impose le partage entre aryen et sémite et ignore des racines qui s’étendent en Égypte et jusqu’à Babylone. En somme, dit Vernant, il vaudrait mieux parler d’une révolution s’inscrivant dans le temps des hommes et faisant passer, en gros, d’un univers mythico-religieux à celui de la raison ou de l’intelligence critique. Une révolution de la pensée à travers cette curiosité raisonnée du monde qui s’appelle la philosophie et dont Platon et Aristote soulignent qu’elle se rattache au thaumazein , la capacité de s’étonner et de s’inquiéter. Pas un miracle peut-être, mais tout de même un prodige. En latin : miraculum …

Mais ne chicanons pas et observons que si le miracle grec est un mythe, ce n’est pas – en tout cas pas seulement – un défaut : pour fonder une cité, observe Platon, il faut forger des mythes. Lesquels racontent un passé, c’est-à-dire les origines de la ville, mais aussi un présent, en devenant comme une carte d’identité que la polis brandit fièrement face à ses rivales. Et que les hommes politiques peuvent utiliser à leur tour pour s’approprier les vertus d’un héros légendaire : Cimon, raconte l’helléniste Nicole Loraux, rapatrie les « cendres de Thésée » en - 475 pour les installer solennellement au pied de l’Acropole. L’Allemagne des romantiques n’a pas fait autre chose en s’inventant un Vaterland grec, et ce qui était vrai hier d’une cité du Péloponnèse l’est aujourd’hui de l’Europe comme, en son temps, plus modestement, de Tréguier en Basse-Bretagne : en témoigne, sur la place du Martray, à gauche de la cathédrale, la statue de l’enfant du pays, Ernest Renan. L’artiste a choisi de représenter le philosophe au crépuscule de sa vie : affalé sur un banc, ventripotent et méditatif, et derrière lui une Athéna aussi altière que sportive qui brandit une couronne. On a peine à imaginer que l’inauguration de ce monument en 1903 – deux ans avant la fin du concordat – a eu lieu sous la protection d’une rangée de baïonnettes : Renan et son miracle grec, héraut de la raison enrôlé post mortem dans le combat pour la séparation de l’Église et de l’État, conclut dans sa Prière : « Tout n’est ici-bas que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu’ils fussent éternels. » Mais ils ont la vie dure !