Dialogue
Michel Onfray, Nicole Garcia. Les adversaires
© Denis Darzacq pour PM
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Cet article est issu du numéro 1 de Philosophie magazine « 1 - avril/mai 2006 », en kiosque le 30 mars 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le philosophe Michel Onfray et la comédienne réalisatrice Nicole Garcia discutent à bâtons rompus : l’affaire Romand, la psychanalyse, le paradoxe du comédien... Chacun de ces sujets est l’occasion d’une rencontre d’univers, d’une controverse amicale.
Un philosophe hédoniste, héritier des Lumières, qui veut rendre sa discipline populaire ; une actrice lumineuse doublée d’une réalisatrice éclairée qui scrute la part d’ombre et la psyché de nos sociétés. Michel Onfray et Nicole Garcia ne se connaissaient pas avant que la comédienne propose au philosophe de visionner, en 2002, L’Adversaire, le long-métrage qu’elle venait tout juste de réaliser. Le philosophe appréciait depuis longtemps la « beauté électrique » de Nicole Garcia, notamment parce qu’il a souvent utilisé dans ses cours deux films dont elle a été l’interprète, deux « grandes occasions de penser », dit-il : Les Mots pour le dire, de José Pinheiro (1983), et Mon Oncle d’Amérique, d’Alain Resnais (1980). Nicole Garcia, qui pratique la philosophie comme une passion secrète lui permettant de « s’arracher à la confusion du monde » lors d’un « apprentissage incessant », a été séduite par l’aventure que Michel Onfray mène à l’université populaire de Caen.
De nouveau réunis au domicile de l’actrice, la controverse amicale a repris. Fascination ou aversion pour les personnages fêlés, philosophie thérapeutique, faits divers et tragédie, paradoxe du comédien... Les deux interlocuteurs débattent sans concessions. Michel Onfray se dévoile en moraliste soucieux de ne pas laisser nos souffrances à cet « exorcisme des temps postmodernes » que serait devenue la psychanalyse, et Nicole Garcia, en critique vigoureuse et ironique de la tentation du philosophe d’accorder trop de puissance à la volonté pour soigner nos blessures et nos ruptures.
Nicole Garcia : J’ai invité Michel Onfray, sans le connaître, mais sachant qu’il menait l’aventure de l’université populaire de Caen, à assister à une projection de L’Adversaire, le film que j’ai réalisé à partir du livre d’Emmanuel Carrère et de l’« affaire Romand ». À la sortie de la projection, Michel Onfray m’a dit que ce personnage joué par Daniel Auteuil était un fêlé, un « délinquant relationnel ». Ce qui m’a plongée dans la perplexité.
Michel Onfray : Je n’étais pas et ne suis toujours pas fasciné par la figure d’un personnage fêlé, alors que vous, vous vous intéressez à la fêlure. L’idée de transformer en héros positif un pauvre type me rebute...
N. G. : Il ne s’agit pas d’un héros positif mais d’un héros tragique. Ce que j’ai voulu montrer se situe au-delà du bien et du mal.
« Je ne suis pas de ceux qui trouvent matière à fascination chez les fous, les pervers, les dérangés »
Michel Onfray
M. O. : Il n’empêche, je ne suis pas de ceux qui, dans la mouvance des Artaud ou Bataille, trouvent matière à fascination chez les fous, les pervers, les dérangés. L’éloge du schizo chez Deleuze ou du borderline chez tant d’autres ne m’a jamais attiré. Même chose avec ce Jean-Claude Romand. J’ai plutôt tendance à faire de la morale dans ces cas-là ! Personnellement, j’aime sortir d’un film en ayant eu l’occasion de penser, de réfléchir. Par exemple, comment devient-on Jean-Claude Romand ? C’est cette question qui m’intéresse. Et je ne suis pas sûr que votre film y réponde.