Le livre du jour

“Mon Livre d’heures”, par Frans Masereel

Temps de lecture : 3 min

Couverture de “Mon Livre d’heures” (détail)

Couverture de “Mon Livre d’heures” (détail). © Martin de Halleux

C’est un véritable petit chef-d’œuvre que republient les éditions Martin de Halleux : Mon Livre d’heures, de l’illustrateur et graveur belge Frans Masereel (1889-1972). Paru initialement en 1919, ce « roman sans paroles » constitué de 165 planches de bois gravé en noir et blanc raconte les déambulations d’un personnage attachant, rappelant Jacques Tati, qui évolue dans une grande ville moderne, croise toutes les classes et tous les milieux, s’embarque pour l’Afrique sur un paquebot, avant de se retirer dans une forêt pour communier avec la nature et y trouver la mort. Mais tout l’art de Masereel est de faire entendre l’effervescence de la ville moderne et l’émoi d’un individu aux prises avec les sollicitations multiples qu’elle propose… alors qu’il a coupé la bande-son des voix, des bruits et même de la pensée intérieure de son personnage. La réédition de cet ouvrage est l’occasion de redécouvrir l’œuvre et le parcours de cet artiste précurseur, libertaire engagé, proche de Thomas Mann, Stefan Zweig et Romain Rolland, qui initia la tradition, foisonnante aujourd’hui, des romans graphiques. 

 

  • Franz Masereel, un dessinateur engagé, proche de Stefan Zweig et de Romain Rolland. Né en 1889 à Blankenberg, en Belgique, et mort en 1972 à Avignon, Masereel, formé à la lithographie et à la typographie à Gand et à la gravure à Paris, y a côtoyé les milieux anarchistes et rencontré Stefan Zweig, qui deviendra un ami et dont il illustrera certains textes. Libertaire et antimilitariste, rayé des registres de la population belge au moment où éclate la première Guerre mondiale, il s’installe en Suisse, où il fait la connaissance de Roman Rolland, et travaille comme dessinateur et comme illustrateur pour des magazines pacifistes. Avec Mon Livre d’heures (1919), Le Soleil (1919) et Histoire sans paroles (1920), il s’impose comme un dessinateur qui réinvente l’art de la gravure et donne expression au tourbillon de la vie moderne.
  • Mon Livre d’heures, une exploration du chaos moderne. S’inspirant des livres d’images du Moyen Âge, des recueils de prières liées aux heures de la journée à destination des laïcs, mais préfigurant le Voyage au bout de la nuit de Céline autant que Maus d’Art Spiegelman, cet opus raconte les déambulations d’un individu dans une grande ville où il croise prostituées et bourgeois, fraternise avec les ouvriers en lutte, joue avec les enfants, participe aux travaux des uns, partage un repas avec les autres, arpente gare, usine, église ou bibliothèque, puis finit par embarquer pour l’Afrique sur un paquebot, avant de se retirer dans une forêt pour communier avec la nature et y trouver la mort. Comme le disait Stefan Zweig, Masereel parvient à saisir « l’esprit dangereux, le génie et les remous psychiques de notre époque. »
  • La BD et « les voix du silence ». Thomas Mann louait « un film muet en noir et blanc, sans textes » à propos de Mon Livre d’heures. Mais comme le souligne le dessinateur Jacques Tardi dans la très belle préface à cette nouvelle édition, ce film muet a une « bande-son extraordinaire » : le bruit assourdissant des locomotives, le brouhaha des cafés, les manifestations des ouvriers, le souffle du désir et du vent dans les arbres. Sans compter le bruit du silence. Dans Les Voix du silence (1951), André Malraux fait de l’œuvre d’art moderne, celle que le musée a privé de sa fonction religieuse et édificatrice, l’émanation d’un nouveau chant, « le chant où les esthétiques, les rêves et même les religions ne sont plus que les livrets d’une inépuisable musique. »

 

La force prodigieuse de l’œuvre de Masereel est de donner à entendre cette musique, en ayant pourtant coupé la bande-son. 

 

© Martin de Halleux

 

© Martin de Halleux© Martin de Halleux

Extraits de Mon Livre d’heures. Illustrations reproduites avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

Mon Livre d’heures de Frans Masereel vient de (re)paraître chez Martin de Halleux et est disponible ici.