Intervention
Marc de Launay : “Par la peinture, Rembrandt questionne la nature même de la philosophie”
Détail du tableau “Aristote contemplant le buste d’Homère” (huile sur toile, 143,5 x 136,5 cm, 1653), par Rembrandt (1606/07-1669). Conservé au Metropolitan Museum of Art de New York. © Bridgeman Images
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Dans son dernier ouvrage Peinture et philosophie (Éditions du Cerf, 2021), le traducteur et auteur Marc de Launay s’interroge sur le statut de la peinture. Un tableau n’est-il qu’un pur reflet – de son temps, ou d’une idée ? Contre ces lectures qui rendent les œuvres muettes, il entend plutôt comprendre une œuvre picturale comme une proposition philosophique à part entière, qui se façonne dans le travail de l’artiste. Une idée qu’il nous partage à partir de son analyse du tableau de Rembrandt, Aristote contemplant le buste d’Homère (1653).
« À l’origine de ce livre, il y a un agacement, ressenti à chaque fois qu’un tableau est convoqué comme illustration d’un propos philosophique, qu’elle justifierait donc, et ce indépendamment de l’analyse esthétique de l’œuvre et des intentions du peintre. J’ai voulu inverser les choses, en me demandant dans quelle mesure des tableaux peuvent se comprendre eux-mêmes comme des interventions philosophiques ou esthétiques, et non pas comme un reflet de quelque chose propre à leur époque, ni comme un exemple repris par la suite par des textes philosophiques. Il y a dans les tableaux une prise de partie qui ne s’exprime pas par des moyens argumentés, mais par des moyens strictement picturaux.
Le point de départ de l’étude du tableau de Rembrandt Aristote contemplant le buste d’Homère est une discussion avec Paul Ricœur, qui en avait une représentation au-dessus de son bureau. Au centre du tableau, il y a le personnage d’Aristote, symbole de la philosophie. Il porte d’un côté un médaillon d’Alexandre le Grand, de l’autre pose la main sur le buste d’Homère. L’analyse de Ricoeur transformait progressivement le tableau en allégorie. Il y voyait une représentation de l’innovation philosophique, pensée comme intermédiaire entre le monde poétique et le monde politique, et dont la finalité serait l’action. Mais il me semble que Rembrandt a voulu représenter autre chose dans cette toile. Les significations s’accumulent dans le tableau – elles sont évidentes, mais éclatées. Si l’on tente de les réunir dans une unité plaquée a posteriori sur le tableau, ce dernier reste muet. Pour le faire parler, il faut mettre les significations entre parenthèses et penser le sens général de l’œuvre. Il faut pour cela se demander comment le peintre a véritablement composé le tableau, et donc avoir une approche picturale du tableau.