Entretien
Yves Michaud : “Dans l’art, le rôle du façonnier est redevenu minime”
Une œuvre de l’artiste italien Maurizio Cattelan lors d’une exposition sur “Le Jugement dernier” au Ullens Center for Contemporary Art (Ucca) de Pékin (Chine), le 20 novembre 2021. © Jade Gao/AFP
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Pour l’auteur de L’Art, c’est bien fini (Gallimard, 2021), nous sommes aujourd’hui revenus à un art fondé sur une division du travail, comme au temps de la Renaissance. Mais aujourd’hui, face à l’envolée des prix des œuvres reconnues, les assistants se rebellent.
Entre l’artiste Maurizio Cattelan et son sculpteur Daniel Druet, le second intentant actuellement un procès au premier en revendiquant neuf des œuvres qui lui sont attribuées… comment savoir où est l’artiste ?
Yves Michaud : Une œuvre est le produit de quatre causes, celles mêmes qu’a distinguées Aristote. La cause matérielle est le matériau de l’œuvre. Elle est inerte et n’a rien à revendiquer. La cause efficiente, c’est le principe du changement, celui qui fabrique et façonne. Ici, c’est Daniel Druet. La cause formelle, c’est l’essence de l’objet, son idée, qui vient de Maurizio Cattelan. La cause finale est le « ce en vue de quoi » l’œuvre est réalisée. Cela, c’est Cattelan et le galeriste Emmanuel Perrotin : produire une œuvre et gagner de l’argent. Un œuvre d’art, c’est donc tout cela en même temps. Étienne Gilson l’explique très bien dans Peinture et réalité (Vrin, 1998). Or, dans un art devenu conceptuel, la place du façonnier devient minime par rapport à celui qui conçoit et au galeriste qui commandite. La finalité de l’objet prime désormais sur l’objet lui-même.
Le fait que le façonnier compte peu est donc une question d’époque ?
Oui, et nous sommes encore sous l’influence du mythe de l’artiste romantique esseulé qui crée tout seul dans son coin. On croit encore que l’œuvre est le produit d’un individu et qu’une idée n’est rien si elle ne prend pas vie. Ce n’est plus du tout le cas. Aujourd’hui, l’art fonctionne grâce à une division du travail. Le concepteur n’a pas les compétences de la réalisation, et en général, il s’en moque. Dans la tradition de l’art conceptuel américain, on dit : que cette œuvre soit réalisée ou pas, réussie, bâclée ou ratée, ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est l’idée. Dans le monde de l’art contemporain, les artistes connus sont coupés de leurs œuvres réalisées par de véritables entreprises. Prenez l’artiste Jeff Koons : il n’y a pas si longtemps, il avait encore deux cents employés et une batterie d’avocats. Idem pour Damien Hirst. Seulement, dans le monde anglo-américain, la culture des affaires et des accords commerciaux est bien plus solide. Les contrats entre les artistes et les collaborateurs sont précis : l’artiste commande telle chose à réaliser par telle entreprise. Et c’est ce qui a manqué entre Druet et Cattelan : leur collaboration a été largement improvisée, probablement « à la bonne franquette », et les rôles n’ont pas été clairement définis dès le départ.