Yves Michaud, Sylviane Agacinski, Jean-Luc Nancy, Carole Diamant. Pour qui philosophent-ils ?
Yves Michaud, Sylviane Agacinski, Jean-Luc Nancy, Carole Diamant. © Julien Falsimagne/Leextra via Leemage ; Wikimedia Commons ; Wikimedia Commons ; Patrick Box/Opale/Leemage
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Cet article est issu du numéro 7 de Philosophie magazine « 7 - mars 2007 », en kiosque le 22 février 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ils sont quatre à évoquer leur rapport au public. Yves Michaud défend une pratique « égoïste », tandis que Carole Diamant considère ses élèves indispensables à sa réflexion. Et si Sylviane Agacinski ne renie pas le rôle prescripteur de la philosophie, Jean-Luc Nancy plaide pour une pensée de la déconstruction qui prépare l’homme à l’ouverture.
Pour qui écrit-on des livres de philosophie ? Pratique-t-on cette discipline avec tout le monde ? Le questionnement philosophique peut-il devenir populaire sans se dénaturer ? Ils sont quatre, différents par leurs styles et leurs pratiques, à répondre à ces questions. Sylviane Agacinski, auteur de Métaphysique des sexes et d’Engagements (Seuil), inscrit sa réflexion sur la différence des sexes dans un combat contre la marchandisation des corps, notamment contre la prostitution et la légalisation des mères porteuses. Yves Michaud, initiateur de l’Université de tous les savoirs (19 tomes chez Odile Jacob), auteur d’un Précis de recomposition politique (Flammarion) et de la Philo 100 % ado (Bayard Jeunesse), exerce ses talents dans les domaines de la recherche, de la pédagogie et aussi de l’intervention médiatique. Carole Diamant, professeur de philosophie au lycée Auguste-Blanqui à Saint-Ouen (93), a publié un témoignage : École, terrain miné (Liana Lévi). Enfin, Jean-Luc Nancy, proche de Jacques Derrida, est l’un des principaux représentants du courant de la déconstruction. Il a publié une œuvre au rayonnement important aux États-Unis et à l’étranger, dont L’Intrus (Galilée), Corpus (Métailié) et La Communauté désœuvrée (Christian Bourgois).
Sylviane Agacinski : On ne fait jamais de la philosophie seul. On fait toujours de la philosophie à la fois pour soi et avec les autres, c’est-à-dire d’abord avec les philosophes qui ont écrit avant nous, avec ceux qui nous sont contemporains et également avec ceux auxquels on s’adresse. Il n’y a pas de philosophie possible sans dialogue. Je crois pour autant qu’un philosophe ne s’exprime jamais pour un public rassemblé ou une collectivité, qu’il s’agisse d’un peuple, d’une communauté, d’un groupe quelconque. Parler de philosophie, c’est s’adresser à chacun en particulier, en aparté. Pour ma part, je m’intéresse depuis longtemps à la dimension sexuée de l’existence. Cette dimension m’apparaît comme une énigme fondamentale, que j’explore à partir des mythes, de la théologie, de la philosophie mais aussi de la littérature et du théâtre. Je ne dirais pas, cependant, que mes livres s’adressent en priorité à un sexe, aux lecteurs ou aux lectrices, mais plus généralement à quiconque se pose la question de son existence sexuée. Dans une certaine mesure, j’aurais envie de dire, ce qui n’est pas une boutade, que j’écris pour « l’autre sexe ».
Yves Michaud : J’ai une conception égoïste de mon activité : je fais de la philosophie pour moi. J’éprouve un immense plaisir à travailler dans ce domaine-là, à me sentir en communauté de pensée avec des philosophes disparus ou contemporains. J’ai beaucoup vécu en compagnie de David Hume, de John Locke, mais aussi de Thomas d’Aquin. Je ne prétends pas être à la hauteur de ces esprits, mais il y a un vrai plaisir d’intelligence à les fréquenter. Parfois, la philosophie est ennuyeuse, mais elle continue quand même à procurer du plaisir. On peut trouver de l’agrément à lire des textes rébarbatifs, les œuvres de Kant par exemple… Dans mon parcours, la volonté de partager ce plaisir est venue dans un deuxième temps. Le philosophe, à mon sens, cherche à instaurer avec son public une communauté d’intelligence. J’ai eu l’occasion de faire de la philosophie devant des publics très divers, notamment avec des collégiens âgés de 12 à 15 ans. Évidemment, je ne m’exprimais pas devant eux comme devant des étudiants spécialisés. Pour autant, la transmission de la philosophie est possible dès lors qu’il y a un pacte d’intelligence. Les seules personnes vraiment imperméables sont celles qui ont des convictions bien arrêtées et refusent d’en changer.