Débat
Sylviane Agacinski et Marcela Iacub. Après le règne du mâle
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Cet article est issu du numéro 1 de Philosophie magazine « 1 - avril/mai 2006 », en kiosque le 30 mars 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À l’ère de l’égalité des sexes, quel modèle envisager pour les nouveaux rapports entre hommes et femmes ? Reproduction, utérus artificiel, mère porteuse, sont autant de problématiques sur lesquelles s’affrontent la philosophe Sylviane Agacinski et la juriste Marcela Iacub.
Philosophie magazine : N’est-on pas sorti du patriarcat pour entrer dans une forme de matriarcat ? Ne sommes-nous pas passés de la domination masculine à cet « empire du ventre », dont Marcela Iacub dénonce les travers ?
Sylviane Agacinski : Les pays européens, où les femmes ne sont plus considérées comme des mineures, sont sortis du patriarcat. Mais il existe encore, dans bien des endroits du globe, des formes violentes de domination masculine. Là où les femmes vivent sous des burkas règne une forme de patriarcat. Rappelons que l’Europe n’en est sortie que depuis peu. Il a fallu attendre le milieu des années 1970, avec le droit à l’avortement et à la contraception, pour que les femmes se réapproprient un corps qui leur avait été confisqué par le mariage ou par la prostitution. Cela dit, sortir du patriarcat ne veut pas dire sortir de l’androcentrisme, c’est-à-dire de la supériorité du masculin. Simone de Beauvoir disait déjà : « On est dans son droit en étant un homme, on se sent dans son tort lorsqu’on est une femme. » Dans la mentalité commune, le masculin incarne encore l’universel alors que le féminin reste une particularité.
Marcela Iacub : Présenter la contraception et l’avortement comme une victoire des femmes contre les hommes ne me paraît pas juste. Ce n’était pas les hommes, mais l’Etat qui interdisait aux femmes l’usage libre de leur corps, notamment en raison d’un contrôle des naissances qui devient massif à partir du début du xxe siècle. La conquête des droits sexuels concerne tout le monde, car les hommes étaient également victimes de cet Etat nataliste. Je m’inscris en faux contre cette représentation de l’histoire dans laquelle les hommes apparaîtraient comme des auteurs intentionnels d’un complot pour subordonner les femmes. Il n’y avait pas une mauvaise intention masculine, mais une structure familiale qui répartissait les rôles sociaux et sexuels. Aujourd’hui, ces structures, en ce qui concerne la famille, se sont renversées : les femmes, capables d’accoucher par elles-mêmes (« Un enfant quand je veux, et si je veux »), sont les seules à pouvoir imposer aux hommes des enfants. Vous parlez d’androcentrisme, et moi d’utérocentrisme. Afin de parachever les promesses de la révolution des mœurs des années 1960-1970, il aurait fallu essayer de donner à la reproduction un autre fondement que la seule volonté des femmes. Il aurait fallu remplacer les contraintes que le mariage imposait à la reproduction par un modèle contractuel dans lequel hommes et femmes auraient les mêmes pouvoirs. Nous sommes passés d’un modèle matrimonial à un autre, concubinaire, où la volonté des femmes fertiles est devenue l’élément central. Ce changement s’est fait au détriment des femmes, car il les a enchaînées de nouveau à un rôle de reproductrices.