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Yves Michaud : « Il faut penser l’égalité en termes de réalisation de soi »

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Yves Michaud : « Il faut penser l’égalité en termes de réalisation de soi »

Yves Michaud. © Hannah Assouline/Opale.photo

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Cet article est issu du numéro 33 de Philosophie magazine « 33 - octobre 2009 », en kiosque le 24 septembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pour Yves Michaud, philosophe libéral mais de gauche, l’issue passe par une nouvelle conception de la justice sociale. Discutant les travaux de John Rawls et, s’appuyant sur ceux d’Amartya Sen, il nous invite à dépasser une vision strictement économique de l’inégalité.

 

Dans votre nouvel essai, intitulé Qu’est-ce que le mérite ? (François Bourin Éditeur), vous suggérez que l’idée que nous nous faisons de l’égalité n’est plus adaptée à notre temps. Pourquoi ?

Yves Michaud : Nous n’avons en effet plus les problèmes que connaissent encore les pays non occidentaux en situation d’inégalité grave. Dans les démocraties nanties, les besoins premiers – l’accès à l’eau, la santé, l’hygiène, le logement, la nourriture – sont en gros assurés. Mais notre société s’est énormément complexifiée. Les différences et les stratifications sociales se sont démultipliées. En France, il n’y a plus seulement des pauvres et des riches. Il y a les très pauvres, ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts, les gens à l’aise, les riches et les super-riches. Or notre conception de l’égalité est largement inadaptée pour penser cette situation contemporaine. Elle est surtout héritée des philosophies individualistes et libérales des XVIIe et XVIIIe siècles prônant une égalité abstraite. Reprendre aujourd’hui cette question nous fait revenir à des pensées plus anciennes, telles celles d’Aristote ou de Thomas d’Aquin. Ils constataient l’existence de différents domaines d’activité et de besoins humains divers. Et donc d’un nombre considérable de variables en fonction desquelles nous sommes forcés de penser les égalités et les inégalités. Autrement dit, les inégalités ne touchent pas seulement le domaine des revenus. Mais aussi ceux du risque, du soin, du bonheur, de la liberté de penser ou d’agir. Bref, l’éventail complet des possibilités d’action qui fondent une vie humaine. D’où la nécessité d’une vision plus nuancée. Car en se focalisant sur une grille d’évaluation aussi grossière que le pouvoir d’achat et les revendications salariales, on ne perçoit pas les inégalités là où elles se trouvent. Par exemple l’inégalité d’espérance et d’ambition – or il existe des gens pour penser que, de toute façon, c’est foutu pour eux : ils n’ont même pas l’idée d’une autre vie possible.
 

L’Américain John Rawls ne défend-il pas cette conception d’une égalité abstraite dans sa fameuse Théorie de la justice (1971) ?

Rawls est une figure intellectuelle majeure. La force de sa théorie, forgée dans les années soixante, est si considérable qu’elle a obligé ses successeurs à se déterminer par rapport à elle. Mais il ne s’agit pas, comme on le dit trop souvent en France, d’une théorie de l’égalité. C’est plutôt, dans la lignée de Hobbes ou de Rousseau, une théorie du contrat social qui cherche à établir les conditions d’une société stable et aussi peu conflictuelle que possible. Rawls élabore ainsi un modèle où les règles de répartition des droits et des devoirs, des bénéfices et des contributions, assurent un ordre social durable. À partir de la théorie rationnelle des jeux, il définit les deux principes fondamentaux de la justice. Premier principe : le droit de tous à la plus grande liberté pos-sible à la condition que chacun puisse en jouir également. C’est un principe non négociable, plutôt libertaire et libéral, à l’américaine : on ne peut pas céder sur sa liberté – d’expression, de pensée, de propriété. Elle est non monnayable. Second principe : les inégalités économiques et sociales sont acceptées sous condition qu’elles bénéficient à tous. Et notamment aux plus défavorisés. Cela implique une redistribution de nature fiscale des bénéfices. Une marge d’inégalité, faible, est admise à condition qu’elle réponde à l’utilité. La Théorie de la justice thématise en fait les systèmes sociaux-démocrates de l’Europe du Nord ou même le régime de la IVe et de la Ve République : des sociétés à très forte redistribution avec d’importants équipements sociaux. Mais la conception que Rawls se fait de la personne est tellement abstraite et rationnelle qu’elle vit sur la fiction d’un individu dépourvu de jalousie, et donc suffisamment content de vivre dans une société juste pour ne pas avoir envie d’acquérir toujours plus que son voisin. Les tendances inégalitaires reconnues par toute l’anthropologie philosophique sont donc écartées. C’est difficile à croire. C’est le point le plus faible, à partir duquel Rawls a été critiqué. Ce qui ouvre un deuxième temps de la théorie de la justice sociale.

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