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Nancy Huston dans le garage de l’indicible. Le billet de Martin Legros

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Nancy Huston dans le garage de l’indicible. Le billet de Martin Legros

©Actes sud

Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine « L’IA et moi », en kiosque le 21 août 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« Avoir une voiture et avoir un garage, ce n’est pas la même chose, affirme Nancy Huston en ouverture de son dernier essai, Les Indicibles (Acte Sud). Au cours de ma longue vie, de nombreux détenteurs de voitures demanderont l’autorisation de se garer en moi, et je dirai oui à une cinquantaine d’entre eux. Normalement je devrais avoir honte de dire ça en public mais […] je suis dans ce domaine une femme éhontée, au sens propre. » En reprenant la métaphore un peu datée du « garage » et en assumant de livrer « sans honte » sa propre expérience, l’écrivaine canadienne entend faire droit à la différence essentielle entre les sexes, menacée d’effacement tant par l’idéologie du gender fluid des nouvelles générations que par le masculinisme des prédateurs qui mettent la planète à feu et à sang. Cependant, au lieu de se livrer à de pesantes analyses théoriques sur la fabrique des identités de genre, Huston prend le détour de sa vie, une vie pleine de rencontres, d’événements et de bifurcations, pour nous faire comprendre comment cette différence s’est imprimée en elle depuis son Canada natal, où son père l’initie à la liberté, jusqu’à l’Amérique des hippies, en passant par le Paris « doctrinaire », féministe et marxiste des années 1960. Plus encore, elle égrène ce récit plein d’humour et d’autodérision de réflexions concrètes sur l’érection intempestive des hommes, la noblesse du travail sexuel, les ravages de la culture pornographique ou le lien entre la guerre, le viol… et l’éjaculation. À la faveur de ce dispositif narratif, elle parvient à donner chair à la conviction selon laquelle les hommes et les femmes vont à la rencontre de leur humanité au travers de cette différence. Telle est la vertu de la littérature, selon Huston, être capable, grâce à des histoires concrètes, de dire l’indicible matrice d’où nous sortons tous. En cette période de rentrée littéraire, c’est aussi ce qui nous a conduits à accorder une grande place aux romans dans ces pages. Qu’il s’agisse de l’emprise sexuelle, de l’empreinte de la famille dans nos vies, de la recomposition du racisme ou du visage que peut prendre la catastrophe écologique, la littérature contemporaine explore les lignes de fracture du monde. Elle permet, comme l’écrit Huston, « de comprendre les catastrophes qui nous pendent au nez et donc de faire ce qu’il faut pour les éviter ».