Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Un expert, un coach, un psy, un ami, un double… Que représente pour vous l’intelligence artificielle ? Comment réapprendre à travailler avec ce nouvel outil ? Surtout, comment l’intégrer à notre quotidien de manière avisée, avec le recul indispensable ? Ce sont les questions que nous posons dans ce nouveau numéro !
Moi : Bonjour, j’ai un problème, peut-être pourras-tu m’aider. J’aimerais faire l’amour avec toi.Le chat (GPT 4.1) : Je suis ici pour t’aider dans un…
1 millionLa pétition « Non à la Loi Duplomb » a dépassé le 20 juillet ce seuil symbolique. Un record pour une pétition citoyenne soumise sur la plateforme officielle de l’Assemblée nationale. Adoptée le 8 juillet pour « …
Les premiers essais cliniques du sang artificiel développé par une équipe de l’université de médecine de Nara (Japon) menée par Hiromi Sakai ont récemment…
“Il est des moments dans l’histoire des peuples où ils ont rendez-vous avec eux-mêmes.”François Bayrou, le 15 juillet, lors de sa déclaration sur le plan d’action du gouvernement“Tant la solitude me comble que le moindre rendez-vous m’est une…
Que fait donc Grégory Moreau, adjoint au maire du XIe arrondissement de Paris et membre du Parti animaliste, avec un rat – plus précisément, un surmulot,…
Certains philosophes ont essayé de donner à la psychiatrie un sens philosophique. Mais c’est à autre chose que s’intéresse le séminaire organisé par Ronan de Calan, Denis Forest et Mathieu Frèrejouan à l’université Paris-1, une fois par mois jusqu…
Employé comme nom ou (plus rarement) comme adjectif, « normie » désigne, de manière moqueuse, voire franchement péjorative, une personne excessivement normale, dont les goûts, les passions, les opinions, les intérêts sont communs… et même…
Un récent rapport de l’Institut Montaigne a passé au crible toutes les statistiques disponibles et 800 documents et scénarios sectoriels…
L’accord négocié pour retrouver la paix en Nouvelle-Calédonie et réconcilier indépendantistes et loyalistes repose sur une conception ambiguë de…
La découverte pour la troisième fois d’un « astre errant » à la trajectoire atypique nous laisse devant une question métaphysique, que…
En publiant, avec Chloé Froissart, des textes d’intellectuels vivant en Chine à l’ère Xi Jinping, Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui…
Durant la guerre froide, les États-Unis se voulaient une démocratie face à leur rival, l’URSS. De nos jours, par un curieux mimétisme, les élites…
François Bayrou a proposé de supprimer deux jours fériés. Le Premier ministre oublie que les fameux ponts de printemps relient les jours mais…
Face à la dépression d’un conjoint, nombreux sont ceux qui, désormais, privilégient la fuite au soin et à la compassion. Signe que la quête de l…
LE DILEMME D’EMMA« Je me suis retrouvée dans une situation très désagréable que je n’ai que trop connue… Je suis à table chez des amis et il y a un vrai…
L’écrivaine Vanessa Springora a brisé le silence pour se réapproprier son histoire, marquée par la violence et le mensonge. De son côté, la…
Les élèves et les étudiants utilisent massivement les intelligences artificielles. À tel point que nombre de professeurs se demandent désormais ce…
À chaque nouvelle innovation technologique, pour beaucoup d’entre nous, c’est la même chose... Nous voyons la nouveauté arriver – le Web, le mail, le smartphone, les réseaux sociaux et désormais l’intelligence artificielle... Nous résistons, nous sommes un peu paresseux, et puis nous sentons que nous allons devoir nous y mettre, réapprendre à travailler avec ce nouvel outil, l’intégrer à notre quotidien. Mais comment le faire de manière avisée, avec le recul indispensable ?Parcours de ce dossier> Si ces machines sont des outils, nous devons veiller avec Hegel à ne pas en être entièrement esclaves. Et si elles nous aident à écrire des textes, nous devons faire attention avec Hannah Arendt à conserver le goût de penser de façon autonome…> … et c’est d’autant plus nécessaire que les usages ne sont pas encore fixés, que les IA peuvent jouer plusieurs rôles pour nous, tour à tour coachs ou expertes, oracles ou amies.> Amies, vraiment ? La philosophe allemande Eva Weber-Guskar, qui travaille sur les métamorphoses contemporaines de la vie affective, ose soutenir que nous n’avons pas grand-chose à perdre à élargir notre répertoire d’émotions en interagissant avec les machines.> Prospectiviste, biologiste, designer, psychologue, professeur… Nos cinq témoins expliquent quels usages professionnels ils font de l’IA, des pratiques émergentes décryptées par le philosophe Mathieu Corteel.> Maura Gancitano et Andrea Colamedici, philosophes et éditeurs italiens, enseignent une discipline qu’ils ont inventée : le prompt thinking. L’enjeu : apprendre à penser avec les machines. Ils nous en donnent une leçon particulière.> Penser avec l’IA ? C’est la saisissante expérience qu’a faite le philosophe Vincent Descombes, en jouant le rôle de Socrate face à ChatGPT et en lui posant des questions. Le résultat : un dialogue sur l’identité qui se transforme en un hacking magistral du système.
Selon les usages que nous aurons de l’intelligence artificielle, les pièges à éviter ne seront pas les mêmes. Freud, Hegel et Socrate nous aident…
Nous sommes en train de nouer des relations inédites et plurielles avec les intelligences artificielles, mais nous ne savons pas encore très bien…
S’attacher à une IA, éprouver de la joie ou de la colère à chacune de ses réponses, est-ce un problème ? Non, répond la philosophe allemande…
C’est dans le domaine professionnel que l’intelligence artificielle suscite le plus de craintes. Pourtant, qu’ils travaillent dans le domaine du…
Andrea Colamedici et Maura Gancitano sont les éditeurs originaux d’Hypnocratie, un ouvrage écrit en collaboration avec des intelligences…
Nous vous proposons une expérience exceptionnelle : nous avons invité le philosophe Vincent Descombes à éprouver les capacités d’un système d…
Auteur de vastes enquêtes philosophiques sur la notion d’expérience, d’événement ou d’identité, le philosophe Claude Romano explore d’autres…
bell hooks a inventé une nouvelle manière de faire de la philosophie, en mêlant des fragments de récit autobiographique à des réflexions sur le…
Pour l’historienne Pamela Ohene-Nyako, bell hooks a non seulement mis au jour l’invisibilité des femmes noires, mais elle leur a aussi fourni les…
À l’heure où la démocratie dérive, toute action pour lui maintenir la tête hors de l’eau est la bienvenue. C’est ce que font les éditions Les…
« Avoir une voiture et avoir un garage, ce n’est pas la même chose, affirme Nancy Huston en ouverture de son dernier essai, Les Indicibles (Acte Sud). Au…
Tout commence par un terrible brasier. Gaspard perd presque tout : sa ferme nommée « Haute-Folie », ses bêtes, ses moyens de subsistance. Ensuite, tout s’enchaîne. Cherchant à réparer son exploitation, Gaspard erre dans la lente campagne wallonne du siècle dernier, à la recherche d’un nouveau travail. Ne sachant pas dire non, il se fait escroquer, jusqu’à craquer, transmettant à sa lignée tout son malheur accumulé. Son fils Joseph, puis son petit-fils Gaspard héritent d’un lieu métaphorique, la « Haute-Folie », cette part vivante des tragédies familiales que nous portons en nous. « Je crois que certains êtres ne nous quittent pas, même quand ils meurent. […] Ils n’existent plus, or ils rôdent, parlant à travers nous, riant, rêvant nos rêves. » L’auteur belge révélé en France pour son ouvrage Nos mères (2014), est également l’auteur du lumineux Mahmoud ou la montée des eaux (2021, prix du Livre Inter), où nous suivions en apnée les plongeons dans le lac el-Assad d’un vieux Syrien cherchant à échapper à la guerre. Dans ce nouveau roman, il est toujours question de l’impossibilité de la fuite. Occultée par ses parents d’adoption, la vie du père de Joseph continue de le hanter malgré lui : « J’ai des images noires qui me tordent la pensée et je dois, pour les fuir, me lever, me raser en pleine nuit et marcher aussi loin que possible. » Refusant la lâcheté qui consiste à « faire ce que les autres attendent de nous et nous en tenir à ça », il quitte sa vie paysanne pour devenir instituteur. S’essaye à la lecture des Pères du désert. Marche droit devant sans se retourner. Mais cette fuite ne lui suffit pas. Il faut plus.Et plus, c’est peut-être moins loin. Et moins loin, c’est peut-être de manière plus profonde. Car le courage consiste non pas à fuir mais à plonger « dans le dur de soi » : ces drames, non-dits, amours dérobés, tout ce petit monde du silence qui tapisse nos mouvements et cadenasse nos paroles. Alors « on descend dans ce qui nous remue en profondeur. On brûle. On fond. On hurle ».Mais la profondeur ne peut pas tout, il reste à la mettre en forme. Car si nous sommes hantés par des drames passés, c’est précisément parce qu’ils sont tus. Biberonné au silence depuis son enfance, Joseph se répète en boucle la phrase du philosophe Ludwig Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Après l’échec de la fuite et la découverte de son noyau interne, Joseph se condamne au mutisme.Mais à l’indicible, nul n’est tenu, nous souffle brillamment Wauters. Non pas qu’il faudrait plonger dans le flot de mots de « cette grande muqueuse qu’est devenue la communication » torpillée en 2008 dans son recueil Debout sur la langue. Au contraire, il faut faire « place à la parole d’en bas, vide et pleine à la fois, à taire comme à porter ». D’abord se taire, faire le vide, plonger. Reprendre son souffle. Et puis seulement dire ce que l’on est obligé de dire. Pour ne pas se noyer. Pour ne plus jamais devoir écrire un laconique « je n’y suis pas arrivé, pardon » sur un papier accroché à la corde à laquelle on se pend ou placé dans la corbeille abandonnée d’un nouveau-né. Bien sûr, le langage trahira forcément ce que Joseph veut dire, ce qu’il a vécu, mais il n’a plus le choix. Dans un autre de ses livres, Le Plus Court Chemin (2023), Wauters décrit en ces termes son eldorado littéraire : « Je cherche ce que je ne peux nommer mais que je dois nommer. » Avec Haute-Folie, roman ciselé d’une densité littéraire affolante, on peut dire qu’il l’a trouvé.
Ils sont trois : un ouvrier, un journaliste et un chauffeur. Trois hommes « normaux », plutôt sympathiques même. La narratrice les installe tous dans une pièce. Ils ne savent pas ce qu’ils font ici. « Ici », c’est dans ce livre, qui raconte l’histoire de trois hommes qui ont voulu tuer leur femme. Deux d’entre eux y sont parvenus. L’un a brûlé vive Chahinez, en mai 2021, après lui avoir tiré deux balles dans les jambes. L’autre a heurté puis écrasé sa femme, Emma, avec sa voiture, en décembre 2000. La survivante est le « je » de ce livre. Comme elle est la seule à avoir survécu, elle reprend le pouvoir. Si les trois hommes ouvrent cette histoire, c’est à la vie des femmes qui ont vécu l’horreur de l’emprise – jusqu’à la mort – que se consacre ce livre. Ces histoires, qui résonnent et s’entrecroisent, sont d’une violence inouïe. Il en faut, des mots, pour raconter la souffrance et l’humiliation. Il en faut aussi, des phrases, pour humaniser ces femmes, car l’emprise les efface. Y compris dans la mort, c’est souvent le récit du mari violent qui reprend le dessus, à l’instar de celui d’Emma, décrit dans un article comme celui qui a vécu « un calvaire », celui qui est à plaindre. L’écriture très précise donne un sens, une profondeur abyssale au mot féminicide. Ce n’est pas un fait divers mais un piège qui se referme. Ce n’est pas un crime passionnel, mais une lente prise d’otage. « J’ai souvent imaginé ce travail comme une spirale. Au centre de cette spirale, il y a Emma et Chahinez et un bout de moi-même », écrit l’autrice, qui exhume au fil des pages les rouages pernicieux d’un mécanisme qu’elle a elle-même subi. Nathacha Appanah propose à travers cet ouvrage un « projet fou » : celui de « retourner la peau d’une partie de [s]a vie en racontant son angle mort et sa violence, d’aller à la recherche d’Emma et y parvenir à peine parce que c’est trop tard, de retenir Chahinez dans la lumière du jour à tout prix ». En retraçant l’existence de ces femmes, elle éclaire la sienne, et exposant la sienne, elle offre en miroir une voix à celles qui ne peuvent plus témoigner. En parlant d’elles, elle se libère de son passé.
Une bande de copines part en week-end dans un patelin paumé. Le lieu, sans saveur, crée un cataclysme psychique chez l’une des participantes : Clotilde Mélisse. Si ce lieu censé être un espace de détente et de sororité la terrifie, c’est parce qu’il a abrité une douloureuse vie conjugale. C’est dans ce village qu’elle s’est retrouvée emmurée dans une relation avec celui qu’elle appelle « Madamemonsieur », un homme de dix-huit ans son aîné, qui a aspiré et éteint son être. Cette histoire retrace deux processus. D’un côté, le récit de cette étouffante vie à deux, avec ses souvenirs qui « se déploient en nuée brûlante et corrosive qui bientôt lui enserre en lasso le cerveau ». De l’autre, le déroulé de ce week-end entre amies, et cette question lancinante : parviendra-t-elle à leur raconter son histoire ? Elle devra pour cela surmonter la honte lancinante présente à chaque page. Clotilde « se sent responsable, du début à la fin ». « Les Pourquoi je n’ai pas rampent dans une bouillie de cendres, effroi et sidération restent intacts, billes de lave qui dévalent en éternel retour son esprit d’escalier. » La culpabilité est d’autant plus forte qu’elle vient heurter un endroit très sensible : son féminisme. « Je ne me suis pas levée, je ne me suis pas cassée », assène-t-elle. Ce chaos de détresse et de culpabilité documente très précisément le fonctionnement de l’emprise. En lisant Delaume, on comprend comment se construisent les prisons et comment les bouches se cousent. Hantée par ces lieux qui la font suffoquer, Clotilde tente de renouer avec la partie d’elle-même qui a été bafouée, et par là même, de se sauver. Son histoire se fait « antidote ». Non seulement pour elle mais pour toutes les autres : celles qui ont réussi à se casser, celles qui n’y sont pas arrivées et celles qui n’y arrivent pas encore.
Toute rencontre amoureuse ouvre une faille dans l’existence. Quand je tombe amoureuse, je rencontre « un autre exilé dont les affects, les passions, la façon d’être et de dire, le style, la folie aussi, me touchent au plus profond de ce que je suis », écrit la philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil. Cette découverte m’oblige à baisser la garde, à accepter ce qui arrive. Après avoir étudié la notion de consentement (Céder n’est pas consentir, PUF, 2021), puis la toxicité des relations (L’Ère du toxique, PUF, 2023), l’autrice offre ici une vision plus lumineuse des rapports amoureux, qui n’occulte pas le risque inhérent à toute rencontre. Si on perd le contrôle, on se rend vulnérable. Une part de nous-mêmes se retrouve comme disponible à l’emprise. Parce qu’on s’est laissée aller, quelqu’un peut venir profiter de cet abandon. Comment s’en sortir ? D’abord en étant très claire sur l’abîme qui sépare « la bonne » de la « mauvaise » rencontre. Contre le cliché de « l’amour qui rend aveugle », Leguil souligne que la rencontre est un éveil. Un début de relation, ce n’est pas ténébreux, ni bourré de malentendu. Accepter de se lancer dans une histoire consiste certes à baisser la garde, mais pas à s’affaiblir. Loin de nous fragiliser, l’amour « accroît le sentiment d’existence ». L’autre grand enseignement de cet ouvrage tient en une phrase : « Ne pas céder sur son désir, c’est-à-dire de ne pas y renoncer. » Dans l’emprise, le désir malmené par autrui peut subsister « à l’état de murmure discret ». Porter attention à ce murmure, même plaintif, peut sauver une vie et ouvrir un chemin vers l’émancipation. S’écouter est un premier pas : ensuite, il faut parler. L’ouvrage de Leguil est à ce titre une ode au langage et à la psychanalyse. La possibilité de dire, de se dire – sur le divan d’un psy, dans un livre ou en parlant à des amies – restaure le rapport à soi. Là où l’emprise vient étouffer la capacité de se définir et de dessiner les contours de son être, la prise de parole est un acte de « désobéissance », affirme l’autrice. On « déjoue l’arrogance des discours qui font emprise ». Mais pour parler, encore faut-il « croire que l’on sera entendue » et que notre être « ne se réduit pas à l’expérience qui l’a comme fait disparaître ». C’est en étant écoutée et crue qu’il reste quelque chose de notre subjectivité, que l’on finit par s’en sortir. L’emprise peut alors se faire déprise, c’est-à-dire désobéissance, et reprise : de soi-même, de son discours et, surtout, de son désir.
Emmanuel Carrère a toujours cherché les histoires – dans tous les sens du terme. Il s’est mis dans la tête de l’assassin Jean-Claude Romand ou dans celle de l’écrivain national-bolchevique Édouard Limonov. Il a confessé ses névroses et ses histoires d’amour. Il a évoqué la vie de ses proches. Tout ceci lui a valu en effet pas mal d’histoires. Mais avec elles, il en fait d’autres. Au début de Kolkhoze, il rappelle qu’après avoir dévoilé un secret concernant son grand-père dans Un roman russe, il s’est brouillé avec sa mère pendant deux ans. Or celle-ci vient de mourir. Alors il ouvre les archives familiales. Il mêle, comme il le dit lui-même, l’axe horizontal, celui de la vie vécue au présent, et l’axe vertical, celui de la généalogie. Kholkoze retrace l’histoire de sa famille maternelle, issue de l’immigration russe et géorgienne d’après la révolution de 1917 : la dignité dans la misère de ceux qui ont tout perdu, les errements de l’anticommunisme, les exotiques traditions russes dans la France républicaine. Emmanuel Carrère raconte l’ascension de sa mère Hélène Carrère d’Encausse, qui deviendra la plus célèbre spécialiste de l’histoire russe et académicienne. Il évoque aussi la passion de son père français, resté dans l’ombre, pour les origines aristocratiques de sa femme. Mais comme il ne veut rien cacher, il explore par le menu ses relations difficiles avec sa mère, celle de sa mère et de son frère, celle de ses parents entre eux. Des histoires, des histoires… Mais là où le récit prend une autre dimension, c’est quand Emmanuel Carrère poursuit les recherches entamées par ceux qui l’ont précédé. Alors que sa mère, née Zourabichvili, ne s’est jamais intéressée à la Géorgie et dédaigne l’Ukraine, il s’y rend, se confronte à l’invasion russe, à la normalisation de la Géorgie, à son identité à lui. L’horizontal et le vertical se mêlent alors avec l’histoire. C’est le sens même du titre de ce livre souvent bouleversant : lorsque sa mère, anticommuniste de toujours, fait dormir ses enfants dans sa chambre, autour d’elle, elle appelle cela « faire kolkhoze » – du nom des aberrantes exploitations agricoles collectives soviétiques. Malgré les tensions et les rancœurs, une forme de réconciliation est peut-être possible.
En 1960, dans son livre La Philosophie tragique, Clément Rosset définissait la tragédie par sa temporalité inversée : « Nous entrons dans le temps tragique lorsqu’il a fini son œuvre : aussi ne pouvons-nous lutter contre lui, sommes-nous pris au piège sans recours, puisqu’il a déjà gagné, puisque son but est déjà atteint, puisqu’il n’est plus. Nous sommes dès lors comme les spectateurs immobiles devant lesquels défilent les images d’un film à l’envers… » Dans son dernier roman où il relate le terrible accident de parapente qui a fracassé le corps de sa femme Mathilde sur les pierres acérées de la montagne italienne, tout se passe comme si l’écrivain Cédric Sapin-Dufour avait cherché à reconduire le schéma tragique… tout en desserrant l’étau de l’inexorable pour pouvoir y introduire le jeu de la vie, indécise, balbutiante, palpitante. Rétrospectif, le récit parcourt la vie de Mathilde comme un film à l’envers : depuis sa naissance à J -16 769 (46 ans), leur rencontre devant une machine à café à la fac (J -8 363), leur mariage (J -5 832), leur installation dans la montagne (J - 2575) avec les chiens, et ce jour fatal du 12 août 2022 où ils ont hésité à s’envoler à cause du climat… Tout est placé sous le signe de la catastrophe annoncée. Et pourtant, parce que Mathilde pourrait survivre au coma dans lequel elle est tombée, mais plus encore parce que le narrateur parvient à introduire entre la vie et la mort l’énergie et le suspens de la tendresse, de cette tendresse « dans laquelle chaque soir de terreur », il puise « l’audace d’espérer », c’est comme si le piège tragique pouvait être déjoué. Quant au lecteur, il quitte la scène chargé de ce bel avertissement : « La vie n’attend pas que nous soyons prêts. »
Quoi ? Vous ne connaissez pas Anne Serre, lauréate du Goncourt de la nouvelle, autrice du cultissime Petite table, sois mise ! – enfant légitime du coït qui réunit un soir Buzzati, Kafka, Agota Kristof et Beckett ? Il n’est jamais trop tard pour rectifier une faute de goût. Ruez-vous sur Vertu et Rosalinde, son nouveau texte, qui condense toute la palette de son drôle d’univers génial. Selon l’usage, inutile de résumer l’histoire. Les livres de Serre ne se résument pas. Ils sont des mondes clos, des miniatures perverties, mais toujours délicates ; et si drôles. Il est ici question d’un autoportrait en trente médaillons et autant de brefs chapitres, ciselant le profil fluctuant de la narratrice. On y croise quantité de femmes aux noms désuets : Vertu, Annelise, Mariette, Iphigénie… « Un nom avec prénom, bien choisi, contient tout un livre quasiment déjà fabriqué », note l’artiste. C’est toujours quelqu’un d’autre qui parle, toujours profondément personnel. Les mots coulent du souvenir, comme chez Bonnard, qui ne peignait jamais sur le vif. Polaroids d’enfance, virées dans les champs, un cadavre fuse, une rivière bruisse, un oncle s’éclipse. Plus c’est flou, plus c’est vrai.« Un auteur doit chaque matin tuer son père, violer sa mère et trahir sa patrie. » Gageons qu’Anne Serre fit sienne la devise de Buñuel. On se demande avec délice d’où lui viennent ses idées : dans un stade, l’équipe des Vic (« trente-deux filles victimes d’inceste, de pédophilie, de gestes inappropriés ») s’oppose à celle des Non-Vic (« trente-deux autres filles n’ayant pas subi de traumatisme majeur »). On goûte ses trouvailles : « Je n’ai rien vu à Hanovre, comme aurait dit Marguerite Duras. (C’est incroyable qu’une phrase pareille, aussi simple, Je n’ai rien vu à… renvoie immédiatement à l’œuvre d’un écrivain. Comme elle a dû être bien placée, cette phrase, pour qu’on puisse dire : comme dirait Marguerite Duras.) » Et l’on savoure son écriture exquise. Chez elle, « pas d’expressions du type “arrogant printemps” pour faire littéraire », mais une « rivière bondissante », ou une « intelligence diamantine ». Serre en est convaincue, les jolis paysages et les jolis romans ont fort en commun : « C’est une toute petite balade d’une heure, mais elle a son point d’orgue, son moment étonnant, cette chose qui dans les livres doit toujours être placée au milieu. » Merci pour la promenade ! On la refera.
Voici un remake aux accents furieusement contemporains. Dans ce roman récompensé aux États-Unis par le National Book Award et le prix Pulitzer, Percival Everett réinvente Les Aventures d’Huckleberry Finn (1884). Si le classique de Mark Twain donnait à entendre la voix du petit Huck descendant le Mississippi flanqué de l’esclave en cavale Jim, ici, c’est ce dernier qui devient à la fois narrateur et héros. Esclave lettré qui simule l’infériorité intellectuelle en présence des Blancs, Jim doit fuir après avoir volé du bois. En compagnie de Huck, il se retrouve à dériver sur le « Grand Bourbier », surnom donné au fleuve américain. Les péripéties s’enchaînent dans ce roman d’aventures qui se fait aussi conte philosophique. En plein délire après avoir été mordu par un serpent, Jim converse avec le fantôme de Voltaire ; paternaliste, le philosophe énonce que tous les hommes sont égaux… avant de soutenir que les Noirs doivent être « dressé[s] », car le « diable » les habite… Diplômé en philosophie, Everett révèle la face sombre des Lumières. Pour lui, l’universalisme est vicié, puisque sa traduction politique – ici, la démocratie américaine – repose sur l’oppression. Impossible de ne pas songer au mouvement Black Lives Matter en suivant Jim qui s’élève contre le racisme systémique dont il est la victime et le témoin conscientisé. Figure du grand refus, il est celui qui écrit sa propre histoire et qui (se) choisit un nom, décidant de s’appeler James. Il amorce alors sa « sortie hors de l’état de tutelle », selon les mots de Kant qui définissait ainsi les Lumières. Au final, tout se passe comme si Everett les critiquait pour mieux les relancer et en radicaliser le programme émancipateur à l’heure où l’Amérique bascule dans les ténèbres.
Quel monde subsistera après nous, humains ? Notre planète se changera-t-elle en désert radioactif ? Céline Minard prend le parti inverse : dans Tovaangar, les humains en tant que tels se sont effacés, mais la Terre, entrée dans un processus de réparation, s’est peuplée de créatures hybrides, sensibles et intelligentes. Une nouvelle faune brouille les frontières entre humain, animal et machine – depuis les Dronotes, robots aériens doués de conscience, jusqu’aux descendants des Extracts, qui couvrirent le sol de bitume, en passant par les Gros-Cerveaux, bipèdes du sous-sol, ou par les Auboisières, qui prennent soin du couvert végétal. Dans cette réalité à la fois animiste et technologique, une rivière ou une montagne surgissent comme des personnages à part entière. Pour s’orienter parmi tant de fabuleuses rencontres, le lecteur se reportera au glossaire en fin d’ouvrage. C’est le sauf-conduit pour circuler sur cette Terre proche de la nôtre et radicalement autre. Sur les vestiges d’une mégapole, une Dronote nommée Amaryllis Swansun guide un Gros-Cerveau nommé Alla Tlat dans une audacieuse expédition. En fine lectrice de Gilles Deleuze, Céline Minard sait qu’une aventure se raconte « par le milieu » en un temps et sur un territoire sans origine ni fin, mais foisonnant d’expériences nouvelles. Page après page, le but de cette odyssée apparaît avant tout comme l’ivresse du réel et la jouissance d’une biodiversité réinventée. Avec Tovaangar, l’autrice élabore une autre science-fiction, portée par une langue dense, subtile et riche de résonances, tout en proposant un vaccin contre nos peurs de la fin des temps.
Comment distinguer l’homme de la fonction qu’il occupe ? Le casse-tête se complique lorsqu’on a affaire à un pape, et a fortiori au pape François, alias Jorge Bergoglio, disparu en mai. Contacté en 2023 par le Vatican pour écrire sur une visite papale en Mongolie, Javier Cercas hésite : pourquoi lui, le « fou sans Dieu » ? « Écrivez ce que vous voulez », le rassure François. Il accepte à une condition : cinq minutes seul avec le « Fou de Dieu » pour lui demander si sa veuve de mère reverra son mari après sa propre mort, comme le promet le catholicisme. Dans ce roman – « sans fiction », précise Cercas en fils spirituel de Borges – nous déambulons dans les allées de la Curie romaine, au milieu des journalistes dans l’avion papal, en compagnie d’ecclésiastiques égarés dans les steppes. L’auteur tient sa ligne de crête : ne jamais tomber ni dans la « papolâtrie » des hagiographies, ni dans la monotonie des biographies. Seule l’ambiguïté de la vérité romanesque permet de comprendre comment s’emmêlent François et Bergoglio. Si « le pape est un homme qui rit, pleure, dort tranquillement et a des amis comme tout le monde », l’homme est également un pape garant – et prisonnier ? – d’une institution aux articulations ankylosées par la tradition. Celui que les jésuites argentins surnommaient « La Joconde », en raison de son âme réputée impénétrable, voit ici son tableau posthume finement éclairé, sans concession ni crucifixion, avec cette bonne foi littéraire qui arrache une larme à la fin.
Ce n’est ni un guide pratique ni un livre de recettes. Alexandre Lacroix ne prétend pas vous dévoiler quelques astuces ou vous délivrer une méthode à suivre pour vous aider à devenir à votre tour un écrivain. Il raconte en revanche comment il en est devenu un, à titre personnel, fort de la conviction que l’écriture relève d’abord et avant tout d’un engagement singulier qui convoque la liberté dans sa dimension la plus existentielle. « Écrire, ce n’est pas simplement combiner des mots, explique-t-il dans la préface, c’est s’engager dans une aventure humaine totale. C’est pourquoi j’ai choisi le genre du roman d’apprentissage. » Dans cette tranche d’autobiographie, nous suivons donc un jeune homme au sortir de l’adolescence, de ses études de mathématiques à la fac de Paris-Tolbiac à ses années Sciences-Po, en passant par des études de philosophie. Sait-il alors qu’il va devenir l’auteur qu’on connaît, avec une vingtaine d’ouvrages parus à ce jour ? Pas nécessairement, mais il aime déjà passionnément lire et porte en lui les thèmes récurrents dans son œuvre : le suicide de son père (qui se rêvait lui-même écrivain), l’exploration de la sexualité et de l’amour, l’étrangeté des destins individuels, la beauté des choses. Un récit incarné, très incarné même, qui raconte comment sa vocation se construit à travers un certain nombre d’occasions et de belles rencontres avec des personnages hauts en couleur qu’il se plaît à croquer, comme son joyeux et fantasque ami Gabriel, la fascinante spinoziste Marion, Jean-François Kervéan, le critique littéraire qui lui prodigue de premiers conseils, ou encore l’éditrice Claude Dalla Torre avec sa franchise aussi abrupte que saine. Des rencontres qui ne sont pas toujours le fruit du hasard, puisque, au cours de ces années, il les provoque en fréquentant assidûment les cafés et les soirées, et qui lui permettent progressivement de se trouver. Alexandre Lacroix a donc été à la recherche de la vie avant d’avoir trouvé l’écriture, mais c’est aussi en ayant trouvé l’écriture qu’il a retrouvé la vie.
Ne cherchez pas à percer le sens de cette fable. Elle défie la logique et relève davantage de l’énigme, qui n’appelle pas vraiment la réponse mais alimente…
« Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les…
« Tatouage » : le mot apparaît en français à la fin du XVIIIe siècle, issu du polynésien « ta-atua ». Auparavant, les auteurs…
« Tout le monde avait le même lit Ikea. / Elle attachait mes poignets au sien, au-dessus de ma tête. » C’est ainsi que commence la…