Exposition
“Tatouage. Histoires de la Méditerranée” : Retournement du stigmate
Tatouage. Histoires de la Méditerranée. Centre de la Vieille Charité (2, rue de la Charité, Marseille IIe). Wahil, Marseille,2017. ©Yohanne Lamoulère/Tendance Floue
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine « L’IA et moi », en kiosque le 21 août 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Tatouage » : le mot apparaît en français à la fin du XVIIIe siècle, issu du polynésien « ta-atua ». Auparavant, les auteurs antiques emploient le terme « stigmate ». Hérodote évoque ainsi ces marques de noblesse – stigma – reconnues chez les Thraces, dans les actuels Balkans. Dans Les Lois, Platon mentionne, au contraire, avec le même mot, la marque infamante apposée sur le corps des criminels. Le tatouage manifeste donc une ambivalence, qu’explore le Centre de la Vieille Charité, à Marseille. L’institution retrace l’histoire de cette pratique autour de la Méditerranée, en Europe, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Identification des esclaves, des criminels et des barbares, le tatouage témoigne également d’une forme de distinction, voire d’une dévotion religieuse. Au XVIIIe siècle, sur des sites de pèlerinage italiens, des tatouages religieux étaient ainsi réalisés, qui s’inspiraient de motifs pieux. En Italie, la moitié de la population est désormais tatouée. 36 % des Français le sont, et cette proportion a doublé au cours de la décennie 2010-2020. Wahil (photo), Marseillais repéré dans les calanques et photographié par Yohanne Lamoulère dans une mise en scène expressive, regard frontal et poulpe sur l’épaule, est l’un d’eux. Anne Van der Stegen a elle aussi documenté cette pratique dans une série intitulée « Marseille dans la peau », dont certains clichés frappants sont exposés, montrant le logo de l’Olympique de Marseille immortalisé sur une épaule ou la Bonne Mère sur un torse. À l’occasion de l’exposition, des illustrateurs et des écrivains ont collecté des témoignages auprès d’habitants tatoués de la cité phocéenne, relatant leurs parcours de vie autour de ces marques de distinction qui ne sont plus réservées aux marges. La dernière partie de l’exposition montre en effet comment, au Maghreb, des populations opprimées, des femmes particulièrement, ont réinvesti la tradition des populations amazigh, réputées pour leurs motifs géométriques dessinés sur la peau. Ils marquaient autrefois des étapes de la vie ou un statut social, et sont devenus des symboles d’un « empouvoirement ». L’artiste Lalla Essaydi a, par exemple, créé des représentations d’odalisques à partir de photos de femmes marocaines, posant sensuellement, qu’elle rehausse de calligraphies à même le corps. Elle fait ainsi de la pratique du tatouage traditionnel au henné un geste d’affirmation du droit à disposer de son corps. Ce qu’on appelle un « retournement du stigmate » ?