Alexandre Jollien, Étienne Dumont. Les excentrés

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Alexandre Jollien, Étienne Dumont. Les excentrés

© Steeve Iuncker/ Agence VU pour PM

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Cet article est issu du numéro 47 de Philosophie magazine « 47 - mars 2011 », en kiosque le 24 février 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ils n’ont rien en commun si ce n’est une allure hors norme et la nationalité suisse. À ma gauche, le penseur Alexandre Jollien, physiquement handicapé et auteur du Philosophe nu. À ma droite, le critique d’art Étienne Dumont qui a métamorphosé son corps en un bijou bizarre dédié à la subculture du tatouage. Soit deux points de vue privilégiés sur ce que les hommes du commun nomment « normalité ».

La rencontre a lieu autour d’un thé, sur les hauts de Lausanne, chez Alexandre Jollien, auteur du Philosophe nu (Seuil, 2010). Infirme moteur cérébral de naissance, placé en institution, cet homme au corps meurtri, qui doit chaque jour surmonter son handicap, a passé les dix-sept premières années de sa vie à tenter de sortir de sa condition (lire son portrait dans Philosophie magazine n° 42). Aujourd’hui, à 35 ans, marié, père de trois enfants, et après avoir publié plusieurs autres ouvrages – Éloge de la faiblesse (Cerf, 2000), Le Métier d’homme (Seuil, 2002), La Construction de soi (Seuil, 2006) –, il rencontre la faveur d’un large public qui découvre en lui une figure fraternelle et se presse à ses conférences. Quant à Étienne Dumont, 62 ans, journaliste amateur d’art, de littérature, d’histoire, de cinéma, il est depuis trente-six ans l’une des plumes les plus prolifiques, les plus érudites et les plus craintes des pages culturelles de la Tribune de Genève. Piercé et tatoué de la tête aux pieds, il a délibérément fait de son corps un chantier. Tous deux Suisses romands, ils ne s’étaient jusqu’ici jamais rencontrés. Comment l’un et l’autre se positionnent par rapport aux normes, voilà une question suffisamment passionnante pour que nous ayons eu envie de les réunir.

 

Alexandre Jollien : Je vous ai aperçu deux ou trois fois sur un quai de gare. Comme tout le monde, je n’ai pu qu’être surpris par votre aspect et intrigué par vos motivations.

 

Étienne Dumont : C’est vrai. Nous ne nous connaissons pas, et il faut que je me présente. Enfant unique, je suis né alors que ma mère avait presque atteint la date de péremption ; 43 ans, c’était limite pour avoir un enfant en 1948. Dès le départ, j’étais un prodige (rires). Tout m’intéressait. Quand j’avais 3-4 ans, ma mère s’exclamait : « Étienne a une tête de ministre ! » Ce que je ne suis pas devenu, heureusement. Mon père, lui, était historien. Très farfelu, il sortait de l’ordinaire, parlait fort, attirait aussitôt l’attention parmi cent personnes. Il était clair que j’étais voué à l’exceptionnel. Il n’empêche qu’à l’adolescence, mes aspirations rejoignaient celles de tous les jeunes de mon âge, même si, professionnellement, mon rêve était de devenir notaire. Comme vous dans votre Philosophe nu, j’avais envie d’être un autre : un beau type, grand, avec de larges épaules, selon le modèle de star qu’on voit en couverture de magazine. Ce qui tient, bien entendu, de l’absurde course à un absolu « normatif » dont seul Photoshop détient la formule.

 

A. J. : Si nous avons un point commun, il tient à notre identité visible. Notre différence par rapport aux autres n’est évidemment pas de même nature. En ce qui me concerne, ma singularité physique m’a évidemment été imposée. C’est une singularité que je traîne avec moi depuis toujours, dont je me serais volontiers passé. La question que j’aimerais vous poser à propos de votre corps tatoué reste donc : pourquoi cette volonté de vous démarquer de cette façon-là ?

 

É. D. : Il n’y a ni raison ni logique à tout. Et pas de vraie réponse. Je n’ai fait qu’emprunter des chemins hasardeux. Tout s’est fait à petits pas, par touches successives. Aucun plan général, juste des minisauts évolutifs. Surtout, je ne me limite pas à mon corps tatoué, je l’excède complètement. Mon aspect visible est très loin de rendre compte de ce que je suis, dans la totalité de mon être.

 

A. J. : Il en est allé tout autrement pour moi, puisque j’ai passé les dix-sept premières années de ma vie en institution spécialisée pour personnes handicapées. Dans un tel milieu, le monde extérieur passe pour plus normal, pour meilleur. Tout vous le laisse croire. Or, lorsque j’ai pu quitter l’institution, entreprendre des études, j’ai appris que ce qu’on appelle « normal » ne tient pas dans une « normalité » qui n’existe pas, mais dans la singularité – que tout le monde est singulier en soi. Bien sûr, j’aspire infiniment à la « normalité », au sens physique. Mais pour le reste, je suis certain qu’il y a une forme de « normalité » qui me suffoquerait, et que je ne recherche donc pas. C’est-à-dire une « normalité » qui ferait figure d’étalon dans les sphères psychiques, morales, etc., et qui se confondrait avec la banalité. Des chemins hasardeux vous ont poussé à vous tatouer, disiez-vous. Si bien qu’aujourd’hui, vous l’êtes du sommet du crâne à la pointe des pieds ?

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