“Kolkhoze”, d’Emmanuel Carrère : refaire l'histoire

Une recension de Michel Eltchaninoff, publié le

Emmanuel Carrère a toujours cherché les histoires – dans tous les sens du terme. Il s’est mis dans la tête de l’assassin Jean-Claude Romand ou dans celle de l’écrivain national-bolchevique Édouard Limonov. Il a confessé ses névroses et ses histoires d’amour. Il a évoqué la vie de ses proches. Tout ceci lui a valu en effet pas mal d’histoires. Mais avec elles, il en fait d’autres. Au début de Kolkhoze, il rappelle qu’après avoir dévoilé un secret concernant son grand-père dans Un roman russe, il s’est brouillé avec sa mère pendant deux ans. Or celle-ci vient de mourir. Alors il ouvre les archives familiales. Il mêle, comme il le dit lui-même, l’axe horizontal, celui de la vie vécue au présent, et l’axe vertical, celui de la généalogie. Kholkoze retrace l’histoire de sa famille maternelle, issue de l’immigration russe et géorgienne d’après la révolution de 1917 : la dignité dans la misère de ceux qui ont tout perdu, les errements de l’anticommunisme, les exotiques traditions russes dans la France républicaine. Emmanuel Carrère raconte l’ascension de sa mère Hélène Carrère d’Encausse, qui deviendra la plus célèbre spécialiste de l’histoire russe et académicienne. Il évoque aussi la passion de son père français, resté dans l’ombre, pour les origines aristocratiques de sa femme. Mais comme il ne veut rien cacher, il explore par le menu ses relations difficiles avec sa mère, celle de sa mère et de son frère, celle de ses parents entre eux. Des histoires, des histoires… Mais là où le récit prend une autre dimension, c’est quand Emmanuel Carrère poursuit les recherches entamées par ceux qui l’ont précédé. Alors que sa mère, née Zourabichvili, ne s’est jamais intéressée à la Géorgie et dédaigne l’Ukraine, il s’y rend, se confronte à l’invasion russe, à la normalisation de la Géorgie, à son identité à lui. L’horizontal et le vertical se mêlent alors avec l’histoire. C’est le sens même du titre de ce livre souvent bouleversant : lorsque sa mère, anticommuniste de toujours, fait dormir ses enfants dans sa chambre, autour d’elle, elle appelle cela « faire kolkhoze » – du nom des aberrantes exploitations agricoles collectives soviétiques. Malgré les tensions et les rancœurs, une forme de réconciliation est peut-être possible. 

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