Le livre du jour
“Yoga”, par Emmanuel Carrère
Portrait d’Emmanuel Carrère © Hélène Bamberger/P.O.L
Emmanuel Carrère aime décrire les monstres, de Jean-Claude Romand à Limonov. Cette fois-ci, le monstre, c’est lui. « Cette horreur qui rôde sous la surface de ma vie, est-ce que la méditation peut l'apprivoiser ? », se demande Emmanuel Carrère. Lorsqu'une force d'autodestruction se loge au cœur de la vie psychique, le contrôle des pensées et des émotions devient une question de survie. Longtemps, pour le narrateur de Yoga, la méditation bouddhiste et la psychanalyse ont joué un rôle de garde-fou, avant que l'internement psychiatrique ne prenne le relais. Peut-il y avoir une autre issue ? Telle est la question qui guide cette brûlante enquête sur soi.
- « Ce soi inhabitable, apprendre à l’habiter » : Emmanuel Carrère évoque le cas-limite du physicien britannique Stephen Hawking, prisonnier d'un locked-in syndrome. Certaines existences sont physiquement et psychiquement insupportables. Le bouddhisme va plus loin : il fait de ce caractère inhabitable le fondement de l’existence.
- « Inspirer, dit le yoga, c'est prendre, c'est conquérir, c'est s'approprier [...]. Expirer c'est autre chose. C'est donner au lieu de prendre, c'est rendre au lieu de garder. C'est lâcher prise. » Le « lâcher-prise » est au centre de la pensée bouddhiste. Il permet de s'affranchir des illusions du moi et d'accéder à la sérénité. Chez les stoïciens en revanche, le lâcher-prise porte moins sur la pensée et la volonté que sur les événements extérieurs, il permet de se concentrer sur ce qui dépend exclusivement de soi.
- « Ne faites rien, laissez tomber : c'est la seule condition pour qu'un changement puisse advenir » : tel est le dernier conseil au narrateur du psychanalyste François Roustang. Curieusement, ce conseil n'est pas étranger à la pensée bouddhiste. Souffrir des malheurs inévitables que vous inflige le monde, mais pas d'une névrose : tel est sans doute, en dernier ressort, l'apport d'une psychanalyse réussie.
- « Je pense comme Van Gogh que la tristesse durera toujours et qu'elle en sait plus long sur la vie que la joie. » Par ces mots, le narrateur répond à Nietzsche, qui, dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883), écrit : « La joie est plus profonde que la tristesse. » Cependant, l'une ne se comprend pas sans l'autre. Plus loin, Emmanuel Carrère écrit : « Il est vital dans les ténèbres de se rappeler qu'on a aussi vécu dans la lumière et que la lumière n'est pas moins vraie que les ténèbres. » Cette loi d’alternance des deux pôles de la vie est l’une des autres clés du livre.
Yoga d’Emmanuel Carrère, POL, 400 p., 22 euros. Pour tout le monde.