“Où les étoiles tombent”, de Cédric Sapin-Dufour : survivre à la catastrophe

Une recension de Martin Legros, publié le

En 1960, dans son livre La Philosophie tragique, Clément Rosset définissait la tragédie par sa temporalité inversée : « Nous entrons dans le temps tragique lorsqu’il a fini son œuvre : aussi ne pouvons-nous lutter contre lui, sommes-nous pris au piège sans recours, puisqu’il a déjà gagné, puisque son but est déjà atteint, puisqu’il n’est plus. Nous sommes dès lors comme les spectateurs immobiles devant lesquels défilent les images d’un film à l’envers… » Dans son dernier roman où il relate le terrible accident de parapente qui a fracassé le corps de sa femme Mathilde sur les pierres acérées de la montagne italienne, tout se passe comme si l’écrivain Cédric Sapin-Dufour avait cherché à reconduire le schéma tragique… tout en desserrant l’étau de l’inexorable pour pouvoir y introduire le jeu de la vie, indécise, balbutiante, palpitante. Rétrospectif, le récit parcourt la vie de Mathilde comme un film à l’envers : depuis sa naissance à J -16 769 (46 ans), leur rencontre devant une machine à café à la fac (J -8 363), leur mariage (J -5 832), leur installation dans la montagne (J - 2575) avec les chiens, et ce jour fatal du 12 août 2022 où ils ont hésité à s’envoler à cause du climat… Tout est placé sous le signe de la catastrophe annoncée. Et pourtant, parce que Mathilde pourrait survivre au coma dans lequel elle est tombée, mais plus encore parce que le narrateur parvient à introduire entre la vie et la mort l’énergie et le suspens de la tendresse, de cette tendresse « dans laquelle chaque soir de terreur », il puise « l’audace d’espérer », c’est comme si le piège tragique pouvait être déjoué. Quant au lecteur, il quitte la scène chargé de ce bel avertissement : « La vie n’attend pas que nous soyons prêts. » 

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