“Ils appellent ça l’amour”, de Chloé Delaume : comment se construit-on une prison ?

Une recension de Clara Degiovanni, publié le

Une bande de copines part en week-end dans un patelin paumé. Le lieu, sans saveur, crée un cataclysme psychique chez l’une des participantes : Clotilde Mélisse. Si ce lieu censé être un espace de détente et de sororité la terrifie, c’est parce qu’il a abrité une douloureuse vie conjugale. C’est dans ce village qu’elle s’est retrouvée emmurée dans une relation avec celui qu’elle appelle « Madamemonsieur », un homme de dix-huit ans son aîné, qui a aspiré et éteint son être. Cette histoire retrace deux processus. D’un côté, le récit de cette étouffante vie à deux, avec ses souvenirs qui « se déploient en nuée brûlante et corrosive qui bientôt lui enserre en lasso le cerveau ». De l’autre, le déroulé de ce week-end entre amies, et cette question lancinante : parviendra-t-elle à leur raconter son histoire ? Elle devra pour cela surmonter la honte lancinante présente à chaque page. 

Clotilde « se sent responsable, du début à la fin ». « Les Pourquoi je n’ai pas rampent dans une bouillie de cendres, effroi et sidération restent intacts, billes de lave qui dévalent en éternel retour son esprit d’escalier. » La culpabilité est d’autant plus forte qu’elle vient heurter un endroit très sensible : son féminisme. « Je ne me suis pas levée, je ne me suis pas cassée », assène-t-elle. Ce chaos de détresse et de culpabilité documente très précisément le fonctionnement de l’emprise. En lisant Delaume, on comprend comment se construisent les prisons et comment les bouches se cousent. Hantée par ces lieux qui la font suffoquer, Clotilde tente de renouer avec la partie d’elle-même qui a été bafouée, et par là même, de se sauver. Son histoire se fait « antidote ». Non seulement pour elle mais pour toutes les autres : celles qui ont réussi à se casser, celles qui n’y sont pas arrivées et celles qui n’y arrivent pas encore. 

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