Dossier / “Peut-on être lucide et heureux ?”
Chloé Delaume-Clotilde Leguil : désillusionnistes
La romancière Chloé Delaume et la psychanalyste et philosophe Clotilde Leguil. © Céline Nieszawer/Leextra pour PM.
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Cet article est issu du numéro 161 de Philosophie magazine « Peut-on être lucide et heureux ? », en kiosque le 07 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Toutes deux ont fait de la lucidité une curieuse discipline. L’écrivaine Chloé Delaume reprend et métamorphose son histoire tragique de livre en livre, pour mieux la cerner et rendre la réalité acceptable ; la philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil insiste, elle, sur la nécessité de ménager une place à nos parts d’ombre. Ensemble, elles font de la fiction personnelle le contraire d’une illusion.
On ne peut pas dire que Chloé Delaume n’écrive que des « histoires rigolotes ». Et d’ailleurs, la sienne ne l’est pas du tout : son père a assassiné sa mère avant de se suicider sous ses yeux, lui jetant la « mort en pleine face ce jour-là ». Elle n’avait que 10 ans et a depuis fait de cette « scène dans la cuisine » un sujet récurrent de ses autofictions, notamment du stupéfiant Cri du sablier. En tournant ainsi autour du gouffre avec son style poétique fulgurant, en grattant comme elle dit « la surface palimpseste » de son histoire, l’autrice parvient pourtant à susciter le rire. Ce même humour noir extralucide qui, tout en mettant au jour « la faille enfouie dans la porosité de l’étoffe », rend cependant supportable ce qui ne l’est pas, guide la narration du Cœur synthétique, lauréat du prix Médicis en 2020. Chloé Delaume y décrit avec drôlerie et désespoir le parcours d’Adélaïde se découvrant à 46 ans, après une rupture sentimentale, « produit obsolète » sur le marché de l’amour.
Comme philosophe et comme psychanalyste, Clotilde Leguil a fait de cet art de la désillusion une spécialité. Autrice de « Je ». Une traversée des identités, qui propose une alternative au narcissisme contemporain afin de permettre l’expression d’une véritable singularité, et d’un récent essai sur la libération de la parole des femmes intitulé Céder n’est pas consentir, elle montre comment à travers « récit, fiction, témoignage, l’écrit permet de faire advenir une autre langue ». Car voici tout l’enjeu : parvenir à trouver les mots pour rendre compte du réel et à dire le vrai sans s’y abîmer complètement. Que ce soit dans l’écriture, dans la pratique philosophique ou sur le divan, qu’est-ce que voir clair, en effet, sinon parvenir à donner forme à ce qui n’a pas pu être articulé, à formuler l’innommable ? Mais ce regard éclairé sur soi et le monde permet-il vraiment de vivre mieux ? Chloé Delaume et Clotilde Leguil se sont rencontrées pour en parler, ainsi que de nos parts d’ombre.
Chloé Delaume : Écrire, c’est d’abord dépasser le réel. Faire l’histoire de « l’indicible réel » dont parle Georges Bataille. Lorsqu’on n’a pas pu avoir de prise sur les faits, on peut les transformer et les universaliser par le biais de l’écriture, en reprenant le lead. Le pacte de lecture de l’autofiction a été théorisé par l’écrivain Serge Doubrovsky. Il suppose de partir « d’événements et de faits strictement réels » mais en confiant « le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté ». Il y a ainsi une part d’autopsy dans l’autofiction – autopsy, avec un Y. Elle ne répare pas, car on trifouille.
Clotilde Leguil : En analyse, comme dans un travail d’écriture, il s’agit de trouver une langue pour parler du réel dans sa dimension traumatique, pour parvenir à dire ce qui a été exclu du discours. On s’affronte alors à une énigme, car on découvre que « ça parle, et là où l’on s’y attendait le moins, là où ça souffre », comme le disait Lacan. Être lucide, c’est considérer que la souffrance a une vérité et que nous sommes concernés dans notre chair par cette vérité. Je crois que la confrontation à l’indicible fait un point de rencontre entre la pratique de l’autofiction et l’expérience analytique. L’indicible relève du corps, ce corps très présent dans Le Cri du sablier. Pour dire ce qui a fait trauma et qu’on ne parvient pas à dire, il va falloir inventer une langue singulière qui fait résonner ce qui s’est produit dans le corps.