“La Déprise”, de Clotilde Leguil : les failles de l'amour

Une recension de Clara Degiovanni, publié le

Toute rencontre amoureuse ouvre une faille dans l’existence. Quand je tombe amoureuse, je rencontre « un autre exilé dont les affects, les passions, la façon d’être et de dire, le style, la folie aussi, me touchent au plus profond de ce que je suis », écrit la philosophe et psychanalyste Clotilde Leguil. Cette découverte m’oblige à baisser la garde, à accepter ce qui arrive. Après avoir étudié la notion de consentement (Céder n’est pas consentir, PUF, 2021), puis la toxicité des relations (L’Ère du toxique, PUF, 2023), l’autrice offre ici une vision plus lumineuse des rapports amoureux, qui n’occulte pas le risque inhérent à toute rencontre. Si on perd le contrôle, on se rend vulnérable. Une part de nous-mêmes se retrouve comme disponible à l’emprise. Parce qu’on s’est laissée aller, quelqu’un peut venir profiter de cet abandon. Comment s’en sortir ? D’abord en étant très claire sur l’abîme qui sépare « la bonne » de la « mauvaise » rencontre. Contre le cliché de « l’amour qui rend aveugle », Leguil souligne que la rencontre est un éveil. Un début de relation, ce n’est pas ténébreux, ni bourré de malentendu. Accepter de se lancer dans une histoire consiste certes à baisser la garde, mais pas à s’affaiblir. Loin de nous fragiliser, l’amour « accroît le sentiment d’existence ». 

L’autre grand enseignement de cet ouvrage tient en une phrase : « Ne pas céder sur son désir, c’est-à-dire de ne pas y renoncer. » Dans l’emprise, le désir malmené par autrui peut subsister « à l’état de murmure discret ». Porter attention à ce murmure, même plaintif, peut sauver une vie et ouvrir un chemin vers l’émancipation. S’écouter est un premier pas : ensuite, il faut parler. L’ouvrage de Leguil est à ce titre une ode au langage et à la psychanalyse. La possibilité de dire, de se dire – sur le divan d’un psy, dans un livre ou en parlant à des amies – restaure le rapport à soi. Là où l’emprise vient étouffer la capacité de se définir et de dessiner les contours de son être, la prise de parole est un acte de « désobéissance », affirme l’autrice. On « déjoue l’arrogance des discours qui font emprise ». Mais pour parler, encore faut-il « croire que l’on sera entendue » et que notre être « ne se réduit pas à l’expérience qui l’a comme fait disparaître ». C’est en étant écoutée et crue qu’il reste quelque chose de notre subjectivité, que l’on finit par s’en sortir. L’emprise peut alors se faire déprise, c’est-à-dire désobéissance, et reprise : de soi-même, de son discours et, surtout, de son désir.

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