L’invention
La fabrique du sang
Les cellules artificielles appelées vésicules d’hémoglobine se comportent comme de vrais globules rouges,
avec une durée de conservation allant jusqu’à deux ans à température ambiante, contre quarante-deux
jours pour le sang naturel, dans de bonnesconditions. Le sang artificiel est par ailleurs compatible avec tous
les groupes sanguins. Illustration. ©© CJ-AbL/unsplash
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine « L’IA et moi », en kiosque le 21 août 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les premiers essais cliniques du sang artificiel développé par une équipe de l’université de médecine de Nara (Japon) menée par Hiromi Sakai ont récemment commencé. Pour obtenir cette substance, les savants japonais ont créé des capsules lipidiques capables d’extraire l’hémoglobine – qui fixe l’oxygène – de poches de sang périmées, et de le diffuser dans l’organisme.
Ces cellules artificielles appelées vésicules d’hémoglobine se comportent comme de vrais globules rouges, avec une durée de conservation allant jusqu’à deux ans à température ambiante, contre quarante-deux jours pour le sang naturel, dans de bonnes conditions. Le sang artificiel est par ailleurs compatible avec tous les groupes sanguins.
L’objectif n’est pas, comme dans la série fantastique True Blood, de nourrir une cohorte de vampires assoiffés mais de répondre à un problème de santé publique : les capacités limitées des banques du sang. À l’échelle mondiale, près de 2 millions de personnes meurent chaque année d’un choc hémorragique sans pouvoir être correctement transfusées.
Le projet de Hiromi Sakai n’est pas le seul du genre. Toujours au Japon, à l’université Chuo de Tokyo, Teruyuki Komatsu cherche à encapsuler l’hémoglobine dans des molécules d’albumine. Extraction de l’hémoglobine animale, synthèse de molécules de substitution à l’hémoglobine, culture de globules rouges in vitro… Au total, une dizaine de laboratoires dans le monde cherchent à mettre au point une source inépuisable de sang, si possible universel. Cela dit, de l’avis général, les différents projets sont d’être aboutis. Il faudra compter longtemps encore sur les bonnes volontés. Inciter les individus à donner reste donc un enjeu décisif, qui atteste de la persistance d’une forme de solidarité dans des sociétés de plus en plus atomisées. Comme l’écrit en effet Bernard Andrieu en introduction du livre collectif Le Sang. Donner et recevoir (2016), le sang est une affaire très intime, il « nous maintient dans notre identité corporelle » et « semble définir [notre] substance ». Mais il n’est jamais complètement nôtre : « Nous le recevons de nos parents d’abord, puis des donneurs, et nous le recomposons en nous. » Loin du repli sur soi, le sang circule et « relie ». Il est pris « dans un réseau de solidarité et d’échanges entre les hommes » : une part du donneur passe dans l’être du receveur.