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Curtis Yarvin : l’ennemi de la démocratie
Curtis Yarvin. © Magali Delporte pour PM
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine « L’IA et moi », en kiosque le 21 août 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Durant la guerre froide, les États-Unis se voulaient une démocratie face à leur rival, l’URSS. De nos jours, par un curieux mimétisme, les élites américaines semblent être de plus en plus attirées par le modèle autoritaire du concurrent chinois. Cet autoritarisme a ses apôtres dans la Silicon Valley comme à Washington. Nous avons rencontré l’un des plus sulfureux d’entre eux, Curtis Yarvin, qui mêle érudition et flirte avec les théories du complot. Proche du vice-président J. D. Vance, il a inspiré l’idée de la création d’une riviera sur la bande de Gaza. Rencontre avec un promoteur du nouveau cauchemar américain.
Il arrive trempé par la pluie parisienne. Cheveux longs, veste en cuir, l’air un peu débraillé d’un rocker sur le retour. C’est donc lui, le néofasciste dont on parle tant ? S’il est méconnu en France, le nom de Curtis Yarvin ne laisse personne indifférent aux États-Unis, où il fait l’objet d’un vrai culte chez les néoréactionnaires, ces adversaires assumés de la démocratie. Proche du milliardaire transhumaniste Peter Thiel, il aurait théorisé la vague qui a porté Donald Trump au pouvoir et échangerait régulièrement avec J. D. Vance, son vice-président. « L’autre jour, je bricolais dans mon garage. C’est là que je décidai de construire une nouvelle idéologie », écrit-il dès 2007 sur son blog, sous le pseudonyme de « Mencius Moldbug ». Depuis, l’ingénieur autodidacte a élaboré un échafaudage doctrinal qui, malgré ses fondations fragiles, exerce une influence redoutable dans l’opinion. Son but ? « Liquider la démocratie, la constitution et l’État de droit » – rien de moins – pour instaurer une monarchie autoritaire, centrée autour d’un « PDG-roi » jouissant des pleins pouvoirs.
Lorsque nous avons su qu’il était à Paris, nous avons hésité à l’interviewer. Après tout, Yarvin n’est pas un philosophe mais plutôt un gourou – de la droite extrême, qui plus est. N’est-ce pas donner davantage d’écho à ses idées que de lui tendre le micro ? Ne serait-il pas plus prudent d’en écrire le portrait ? Il serait tentant de se contenter de décrire le personnage : ses digressions interminables, ses innombrables références à l’histoire, à la science-fiction… et sa manière si étrange de souffler le chaud et le froid, oscillant entre cynisme provoc et sincères indignations. Yarvin est le cauchemar du journaliste : il ne répond jamais directement à une question. Écouter ses arguments, c’est subir une « attaque par déni de service » – ces cyberattaques groupées qui paralysent les serveurs informatiques –, comme le raconte au New Yorker son ex-petite amie, une féministe sexpositive ayant jadis succombé à son charme : il vous inonde d’anecdotes et de théories, ignorant vos relances. Son regard est vif, ses traits creusés. Récemment, il confiait avoir eu recours à l’Ozempic pour maigrir et être davantage pris au sérieux. Ainsi l’ancien nerd au visage poupin a mué en Raspoutine de la Silicon Valley, susurrant à l’oreille des puissants.
S’il dénonce les « trucs de Jedi » des progressistes, sa propre méthode frôle la manipulation. Le « seigneur Sith » de la néoréaction, comme il aime se présenter, œuvre à persuader ses lecteurs qu’ils doivent « sortir de la caverne gauchiste » en prenant la « pilule rouge » – autrement dit, en écoutant ses oracles. Si ses dérapages semblent contrôlés, il n’hésite pourtant pas à franchir allègrement les lignes rouges – sur le racisme, l’eugénisme, la dictature qu’il appelle de ses vœux… Parmi ses astuces rhétoriques récurrentes : le relativisme par la mise à l’échelle (« Trump n’est rien comparé à Hitler », « un assassinat politique n’est pas l’Holocauste », « le racisme des Blancs est faible rapporté à celui des Noirs »), le retournement du vocabulaire « woke » (« mépriser la monarchie, c’est pratiquer le racisme temporel, qui revient à considérer des époques révolues comme “subalternes” ») ou encore l’appel au réalisme pour justifier ses idées les plus provocatrices (comme l’enfermement des inadaptés, une « alternative humaine au génocide », selon lui : les hommes étant inégaux dans les faits, il faut trouver des moyens concrets de garantir leur épanouissement). Et, surtout, cette assurance éhontée des ennemis déclarés des droits de l’homme, qui se caractérise par l’absence d’une quelconque peur de choquer. Au contraire : plus il vous déstabilise, plus il se réjouit.
Voici donc un document à lire avec distance et esprit critique. D’ailleurs, nous avons fait le choix d’insérer quelques contrepoints que suscitaient ses réponses. Avec ce texte, nous vous proposons de plonger au cœur du réacteur des Lumières sombres, ce courant qui veut mettre fin à la démocratie. Des propos plus que dérangeants mais dont nous ne pouvons plus ignorer l’existence ni la portée.
Vous n’êtes pas un intellectuel, au départ. Comment en êtes-vous venu à la théorie politique ?
Curtis Yarvin : Mon père est docteur en philosophie. À croire que cette manie est héréditaire ! Mais j’ai seulement une formation d’ingénieur. J’ai étudié à l’université Brown dans les années 1990, où j’ai appris les sciences informatiques – ce qui m’a préservé de la philosophie française des années 1980, alors très à la mode. Derrida et Foucault sont d’excellents auteurs, mais je les ai toujours trouvés datés. Ma pente naturelle est anglo-saxonne, libérale. Mon écrivain favori était Mark Twain, qui aimait trancher dans les ténèbres et non générer davantage d’obscurité. J’ai ensuite découvert l’école autrichienne d’économie, avec des auteurs comme Ludwig von Mises et son traité sur L’Action humaine [1949]. Ce texte, d’une rigueur incroyable, commence par des questions philosophiques simples : comment agissons-nous ? Que voulons-nous ? Comment classons-nous nos préférences ? Il m’a plongé dans la philosophie politique.
Vous avez grandi dans une famille progressiste. Comment vous êtes-vous éloigné de ce que vous appelez le « communisme » américain ?
Mes grands-parents – des Juifs de Brooklyn – étaient communistes mais se prétendaient progressistes. La génération de mes parents s’est rebellée contre cette vieille gauche pour devenir… la nouvelle gauche. La plupart des Américains ignorent que le communisme est la Leitkultur [« culture dominante »] des États-Unis. Même les néoconservateurs sont issus des trotskistes ! Quand j’affirme que nous sommes un pays communiste, je ne veux pas dire que l’État possède les épiceries mais que le progressisme d’aujourd’hui et le stalinisme des années 1930 ont un lien direct, comme un tyrannosaure et un oiseau : ils sont très différents mais ils sont de la même famille.
Si le progressisme domine ainsi l’Amérique, comment expliquez-vous la réélection de Donald Trump ?
La meilleure manière qu’a trouvée le système pour se défendre du populisme n’est pas de truquer les élections mais de faire en sorte qu’elles aient peu de conséquences : tout est fait pour limiter le pouvoir de Trump. Dès les années 1920 s’est établi ce qu’on appelle désormais une fenêtre d’Overton : un périmètre de discours considérés comme acceptables dans l’espace public. Les références à des intellectuels de droite qu’on trouve, par exemple, dans Gatsby le Magnifique, ont disparu au cours des années 1930. Puis tous les livres contenant de l’idéologie proche du nazisme ont été interdits. Enfin, les journalistes continuent de nous baigner dans un progressisme dominant. L’essayiste Walter Lippmann les voyait comme la classe des gardiens dans la cité platonicienne, chargés de préserver les masses des idées dérangeantes. La plupart du temps, ils se contentent de mettre en valeur certaines informations. Mais parfois, ils mentent, comme sur l’affaire de l’ordinateur de Hunter Biden, présentée comme de la désinformation russe. Le journalisme et le monde académique forment ce que j’appelle la « cathédrale » : le cerveau de l’État. Leur rôle est de gouverner la nation à travers le peuple.