Les clés d’un classique
bell hooks, le devenir noire
bell hooks. © Monica Almeida/The New York Times/Redux/Réa ; montage : William L.
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Cet article est issu du numéro 192 de Philosophie magazine « L’IA et moi », en kiosque le 21 août 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
bell hooks a inventé une nouvelle manière de faire de la philosophie, en mêlant des fragments de récit autobiographique à des réflexions sur le racisme ou le patriarcat – cela avec plusieurs décennies d’avance, puisqu’elle publie ses grands textes dans les années 1980. Écrivant dans un style qui rompt avec la tradition universitaire, elle a su faire de sa vie et de ses écrits un combat.
bell hooks en 6 dates
1952 Elle naît à Hopkinsville, dans le Kentucky (États-Unis)
1978 Elle signe son premier recueil de poèmes, And There We Wept (« Et là nous avons pleuré »)
1981 Elle publie son premier essai, Ne suis-je pas une femme ? (trad. fr. Cambourakis, 2015)
1983 Elle obtient son doctorat à l’Université de Californie avec une thèse sur la romancière Toni Morrison
2000 Elle fait paraître À propos d’amour (trad. fr. Éd. Divergences, 2022), son principal succès
2021 Elle meurt à Berea, dans le Kentucky
À sa parution en France en 2022, soit plus de vingt ans après sa première publication aux États-Unis, on a vu sa couverture rose fleurir sur de nombreuses terrasses de cafés et entendu son nom bruire dans maintes conversations en soirée – essentiellement féminines, il faut bien l’avouer. Comme si l’essai À propos d’amour (2000 ; trad. fr. Éd. Divergences) de l’intellectuelle afroféministe Gloria Jean Watkins, alias bell hooks, comblait un manque qui n’avait pas vraiment été formulé jusque-là. Le féminisme serait donc compatible avec la recherche de l’amour ? Il est vrai que la proposition pourrait prêter à sourire, pour peu qu’on se soit fait le portrait de la lectrice type de Simone de Beauvoir et de Mona Chollet en femme célibataire qui n’accepte de charge mentale que celle de caresser son chat entre deux épisodes de la série Sex Education. Et pourtant.
bell hooks fait le constat que le féminisme doit aussi bien embrasser les revendications d’égalité et la dénonciation des violences faites aux femmes que l’aspiration à l’amour. De cette dernière, elle tire une véritable revendication politique qui implique non plus d’attendre un coup de foudre nous tombant aléatoirement dessus mais de questionner les schémas et les fictions que nous tous, hommes et femmes, avons profondément ancrés. Car, sur le terrain des sentiments, les inégalités sont aussi monnaie courante : « Les hommes théorisent l’amour, mais les femmes le pratiquent », affirme bell hooks, en mettant sous le terme de « pratique » toutes les tâches domestiques, matérielles, ainsi que le travail émotionnel toujours davantage à la charge des femmes. Ainsi, la plupart des hommes ont le sentiment qu’ils savent ce que cela fait d’être aimé, puisqu’ils reçoivent de l’amour ; quant à nous, les femmes, nous avons souvent le sentiment d’être réduites à désirer sans jamais être exaucées, à vouloir être aimées sans jamais l’être vraiment. Résultat : bell hooks fait le constat du « sentiment omniprésent d’avoir le cœur brisé ». Alors que la prédominance des applications de rencontre dans les rapports amoureux encourage largement les pratiques peu respectueuses, voire cruelles, de ghosting, de zapping, d’orbiting (tourner autour de quelqu’un numériquement en likant ses posts, mais sans autre type d’engagement) et de bien d’autres déclinaisons en -ing, le diagnostic fait mouche chez les lectrices et lecteurs qui découvrent son travail dans les années 2020.